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24 avril 2015

La Russie, l’Iran et la Chine pour l’Eurasie

par Pepe Escobar *

 

La Russie, l’Iran et la Chine partagent des intérêts et une vision eurasienne. Les récentes ventes d’armes importantes de la Russie à l’Iran et à la Chine arrivent dans un contexte de renforcement des liens Chine-Iran avec l’intention de Moscou et de Pékin d’arrimer l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai.

L’Iran est crucial pour la Nouvelle route de la soie

Au cours des dernières décennies, le mythe préfabriqué d’une bombe iranienne insaisissable n’a jamais été le véritable problème entre les États-Unis et l’Iran ; la question était de savoir comment dompter – ou isoler – une puissante nation indépendante qui refusait de suivre la ligne de l’exceptionnalisme.

Maintenant que la réhabilitation de l’Iran – au moins pour certains exceptionnalistes et leurs sbires – paraît imminente, en attendant un accord sur le nucléaire à décrocher en juin, différentes factions de Washington ne peuvent toujours pas se coordonner.

Le Pentagone a presque agréé à l’éternel rêve glauque des néocons et des médias corporatifs : l’option militaire.

Le Congrès américain ira sans tabous pour essayer de scotcher la transaction. La Commission des affaires étrangères du Sénat US a adopté à l’unanimité un projet de loi qui donnerait au Congrès le droit d’intervenir dans tout ce qui concerne la levée des sanctions.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif fait face à une bataille encore plus difficile car le rapport des faits que l’administration Obama exigeait de lui pour plaider la cause au Congrès, à Washington, complique la façon dont l’accord nucléaire peut être reçu en Iran. Pour couronner le tout, rapport des faits ou non, la cause n’a jamais été faite à Washington, après tout.

Et maintenant, les suspects habituels – du Département d’État au Congrès et au lobby israélien – vont naturellement péter les plombs sur le narratif hystérique « Poutine a vendu des missiles aux ayatollahs ».

Ils ont les S… 300-400-500 ça fait vendre

Ce que le président russe Vladimir Poutine vient de faire est de revenir aux affaires comme d’habitude ; avant même la levée des sanctions, il a signé un décret de levée des interdictions propres à Moscou sur la livraison du système sol-air anti-missile S-300 pour Téhéran, à la suite d’un contrat de 800 millions de dollars signé en 2010, qui n’a pas été respecté en raison d’une pression américaine implacable. Téhéran s’attend à recevoir les S-300 d’ici la fin de l’année.

La ligne officielle de Moscou a toujours été que l’embargo sur les armes à l’Iran doit être levé dès qu’un accord nucléaire final est décroché. L’administration Obama insiste pour que les sanctions soient supprimées progressivement. À Téhéran, tout le monde, du chef suprême, l’ayatollah Khamenei, jusqu’au plus bas de l’échelle, est catégorique : les sanctions doivent être levées le jour de la transaction, selon les mots de Khamenei.

Le guide suprême avait ajouté une note conciliante, cependant, remarquant que « si l’autre côté lève son ambiguïté dans les discussions sur le nucléaire, cela montrera la possibilité de négocier avec eux sur d’autres questions ». Reste un si de dimension sidérale.

Pendant ce temps, et dans la synchro, Anatoly Isaykin, le directeur général de la société Rosoborobexport, exportatrice des meilleurs armes de la Russie, a confirmé que la Chine venait de lui acheter les systèmes de défense antimissile S-400. Pékin est le premier d’une longue liste d’acheteurs étrangers – car l’industrie de défense russe est tenue de donner la priorité sur les S-400 au Ministère russe de la défense.

Chaque S-400 est capable de lancer jusqu’à 72 missiles, engageant chacun jusqu’à 36 cibles simultanément, et protège le territoire des frappes aériennes, stratégiques, de croisière, tactiques, ainsi que des missiles balistiques tactiques et de moyenne portée. Il est opérationnel depuis 2007, remplaçant les systèmes S-300 maintenant vendus à l’Iran.

La question cruciale est que les S-300 vont rendre les défenses aériennes de l’Iran pratiquement sécurisées contre tout ce que le Pentagone peut leur envoyer, sauf les chasseurs furtifs de cinquième génération. Et ceux-ci, le S-300 et S-400, ne sont même pas l’état de l’art russe actuel en la matière ; ce serait plutôt le système S-500, dont j’ai déjà parlé ici, capable de mettre définitivement la Russie, et d’autres, à l’abri de tout ce que le Pentagone peut leur envoyer.

Synchronisation stratégique

La livraison simultanée des S-300 et S-400 à l’Iran et à la Chine est encore un exemple plus parlant du partenariat stratégique entre les trois nations eurasiennes qui contestent activement l’hégémonie de l’hyperpuissance. Ils sont certainement en synchronisation.

En parallèle, discrètement, Moscou a déjà commencé, dans la pratique, un troc de 20 milliards de dollars, pétrole contre des biens, avec Téhéran – échange de céréales, d’équipements et de matériaux de construction pour un maximum de 500 000 barils de brut iranien par jour. Selon le ministre adjoint des Affaires étrangères Sergei Ryabkov, « Ce n’est pas interdit ou limité en vertu du régime actuel de sanctions. »

Ryabkov a seulement révélé une évidence : « Il faut être deux pour danser le tango. Nous sommes prêts à offrir nos services et je suis sûr qu’ils seront très compétitifs par rapport à d’autres pays. […] Nous n’avons jamais abandonné l’Iran dans les moments difficiles… »

Téhéran a répondu en synchronisation, par l’intermédiaire du Président du Comité pour la politique étrangère et la sécurité nationale de l’Assemblée consultative islamique d’Iran, Alaeddin Boroujerdi ; l’Iran est prêt à élargir la coopération avec la Russie dans tous les domaines au plus haut niveau. Fondamentalement, « c’est aussi l’opinion de notre chef religieux suprême, l’ayatollah Ali Khamenei sur le développement des relations avec la Russie ».

Les suspects habituels, comme d’habitude, s’accrochent à tout argument qui prouve que la coopération Russie-Iran est condamnée à échouer. Par exemple, un Iran réhabilité condamnera l’industrie énergétique de la Russie en raison des graves conséquences sur le marché du pétrole dues à l’augmentation de la production iranienne et de sa concurrence avec l’exportateur de gaz russe Gazprom.

Ryabkov a rejeté l’argument en allant droit au but : « Je ne suis pas encore convaincu que la partie iranienne sera prête à effectuer les livraisons de gaz naturel à partir de ses champs rapidement et en grandes quantités vers l’Europe. Cela nécessite une infrastructure qui est difficile à construire. »

Cette mise à niveau des infrastructures est coûteuse et prendra des années ; l’Iran peut y arriver, mais avec l’aide – une fois encore – des Russes et des Chinois. La Russie sera de retour, avec vigueur, dans le secteur de l’énergie en Iran. Gazprom Neft, le bras de Gazprom dans le pétrole, et Lukoil ont dû mettre en attente de nombreux projets à cause des sanctions. Rosatom, pour sa part, sera en mesure de décrocher d’autres contrats pour l’usine nucléaire de Bushehr.

L’UE – et surtout les États-Unis – misent sur la réhabilitation de l’Iran comme une manne économique et politique ; le premier avantage réel serait que Téhéran devienne un fournisseur dans un autre stratagème louche du Pipelinistan, le gazoduc Trans-Anatolie (TAP) , qui peut – ou non – être terminé d’ici 2018. TAP fournira du gaz à l’UE via la Turquie, mais on ne sait toujours pas combien de gaz les fournisseurs potentiels – l’Azerbaïdjan ou l’Iran – sont capables de mettre sur le marché.

La mise en service du TAP ne signifiera pas que les exportations de Gazprom vers l’UE vont disparaître. En fait, ce dont les responsables russes et iraniens ont discuté pendant un certain temps est maintenant la rentabilité de l’exportation vers l’UE pour les deux nations. En outre, la Russie a encore un autre atout dans le jeu du Pipelinistan – le Turk Stream, qui canalisera le gaz russe vers la Turquie et la Grèce.

Et oui, Gazprom s’apprête à être un fournisseur incontournable pour deux marchés essentiels en même temps. Voici ce que le PDG de Gazprom Alexeï Miller a dit à Rossiya-24 : « Les gisements de la Sibérie occidentale sont une ressource qui est utilisée pour délivrer du gaz à l’Europe. En d’autres termes, à ce stade, nous sommes au top de la préparation lorsque la question de la compétitivité commencera à se poser réellement pour nos ressources énergétiques entre les deux méga-marchés : asiatique et européen. »

Le business SWIFT

Beijing, quant à lui, est également passé à l’offensive. En tant que fournisseur principal d’énergie – pétrole et gaz – l’Iran représente une question de sécurité nationale chinoise. Donc, sanctions après sanctions, le gouvernement américain a toujours été obligé de renouveler des dérogations pour la Chine, Pékin a gardé le droit d’importer de l’énergie d’Iran à volonté.

L’Iran est un nœud absolument essentiel des Nouvelles routes de la soie – terrestre ou maritime – qui va transiter par le port de Chabahar. Et le partenariat Chine-Iran ne couvre pas seulement l’énergie et le commerce ; il comprend également la technologie de pointe chinoise dans le domaine de la défense, et l’entrée chinoise dans le programme de missiles balistiques de l’Iran.

La Chine a créé un système SWIFT parallèle pour payer l’énergie à l’Iran ; Téhéran, après l’accord sur le nucléaire, sera libre d’accéder à ces fonds en yuan. Les dirigeants iraniens du secteur de l’énergie sont déjà allés à Beijing pour discuter des investissements chinois dans le secteur iranien de l’énergie. Sinopec et CNPC seront déterminants dans le développement de projets dans le gisement de gaz de South Pars – le plus grand dans le monde – et dans les gigantesques champs de pétrole de Yadavaran et North Azadegan.

Pour l’Iran, tout cela va se passer en parallèle avec les géants européens de l’énergie investissant dans le développement et la technologie du gaz naturel liquéfié (GNL).

Investissant sur de multiples fronts, la Chine sera également active par sa poussée pour aider à finaliser le pipeline très troublé Iran-Pakistan (IP), qui à l’avenir pourrait même inclure une extension vers le Xinjiang.

Xi va à Téhéran

La cerise sur ce vaste gâteau de l’énergie est de voir à quel point la Russie et la Chine sont profondément engagées à intégrer l’Iran dans leur vision eurasienne. L’Iran peut enfin être admis comme membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) lors du prochain sommet de l’été en Russie. Cela implique un partenariat à part entière sur la sécurité, les questions commerciales et politiques concernant la Russie, la Chine, l’Iran, et la plupart des Stans d’Asie Centrale.

L’Iran est déjà un membre fondateur de l’AIIB, la banque dirigée par la Chine et chargée de financer les infrastructures asiatiques ; cela signifie que le financement d’une série de projets de la Nouvelle route de la soie profitera à l’économie iranienne. Les financements de l’AIIB seront certainement intégrés avec d’autres prêts et d’autres formes d’assistance dans le Fonds financier créé par la Chine pour le développement des infrastructures de la Route de la soie.

Et last but not least, le partenariat stratégique Chine-Iran sera discuté en détail lors de la visite du président chinois Xi Jinping à Téhéran le mois prochain.

Il est facile de se souvenir comment l’Iran, il y a seulement quelques mois, était implacablement tourné en dérision par la foule exceptionnaliste comme s’étant isolé. Pourtant, le fait est qu’il n’a jamais été isolé, mais a minutieusement organisé son intégration eurasienne.

Les entreprises européennes ont, bien sûr, des démangeaisons pour déclencher une avalanche d’investissement dans le marché iranien post-sanctions, et surtout, la plupart des géants de l’énergie aspirent à réduire la dépendance de l’UE par rapport à Gazprom. Mais ils vont être confrontés à une concurrence redoutable, car Moscou et Pékin ont compris depuis longtemps de quel côté le vent soufflait : l’inévitable (ré)émergence de l’Iran comme une puissance eurasienne incontournable.

Pepe Escobar pour Russia Insider

Original : « Russia, Iran and China for Eurasia »
Russia, Iran, and China share interests and an Eurasian vision. Russia’s recent important arms deals with Iran and China come in the backdrop of growing China-Iran links and the intention of Moscow and Beijing to bring Iran into the Shanghai Cooperation Organization.

Russia Insider, le 18 avril 2015.

Traduit de l’anglais pour « le Saker Fr » par : jj, relu par Diane

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan  » (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books, 2014)

El Correo. Paris, le 24 avril 2015.

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