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9 mai 2016


La France : quelle odeur des années trente !

par Guillermo Almeyra *

 

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En 1937-38, peu de temps avant la Deuxième Guerre mondiale, j’avais neuf ans et mes souvenirs de cette France d’avant-guerre sont aussi nets que ma vision de ce que je vois aujourd’hui à et depuis Marseille. De là, le sentiment inquiétant du déjà vu (en fr dans le texte) que j’ai tous les jours.

En effet, le poids d’une droite féroce, qui n’a rien appris de l’histoire française et mondiale depuis 1789, se reflète dans les quotidiens (qui feignent d’être seulement « conservateurs » ou « libéraux »), dans l’esprit de revanche insatiable des revendications des entrepreneurs et des patrons, dans la servilité abjecte devant ceux-ci de mal nommés socialistes et, bien sûr, dans la croissance d’une masse informe xénophobe, clérico-fasciste. La jeunesse, les chômeurs et les jamais occupés, comme dans les années trente, sont divisés pour leur part entre l’appui à une gauche radicalisée, mais non anticapitaliste, et le soutien au lepénisme patriotard, chauvin et raciste.

La différence principale avec les années 30, c’est que l’unité des travailleurs a disparu, étant donné qu’un tiers d’entre eux sont aujourd’hui d’une autre origine, d’une autre couleur, d’une autre langue, d’une autre culture, d’une autre religion que les ouvriers français d’antan, qui étaient blancs, athées et anticapitalistes et en plus, les travailleurs actuels, dans leur majorité, ne sont pas syndicalisés aujourd’hui. N’ont pas de partis qu’ils considèrent comme propres et sont politiquement très éloignés des petits groupes révolutionnaires partisans de l’autogestion et d’internationalisme.

Les ouvriers socialistes et communistes, en passant par delà leurs directions se sont unis en 1934 dans les rues de Paris pour étouffer une tentative téméraire du groupe militarisé des Croix de Feu cléricaux - fascistes et ont imposé le triomphe du gouvernement du Front populaire en 1936. Aujourd’hui, en revanche, le régime décrépi de la République bourgeoise, ses dirigeants comme Hollande ou Sarkozy et ses institutions, ainsi que l’Europe unie des banques et du capital sont totalement discrédités. N’apparaît même pas, le désir massif de les dépasser par la gauche, vers le socialisme ou comme il veut s’appeler un gouvernement ouvrier ; au contraire, il existe aujourd’hui le danger du retour à l’autoritarisme dur, clérical comme celui de Vichy, ou ultraconservateur comme celui De Gaulle, ou colonialiste comme celui de la Troisième République, ou bien d’une majorité lepéniste aux élections présidentielles et dans les institutions.

Nous le répétons encore une fois : il n’y a pas de socialisme sans République, mais il n’y a pas de République sans socialistes, et aujourd’hui, en France, ils sont une espèce rare.

Le mouvement Nuit Debout est, par définition, une protestation minoritaire contre le système capitaliste et le gouvernement de Hollande-Valls, composée par ceux qui peuvent se réunir pour discuter toute la nuit. Il ne pénètre que marginalement dans les banlieues. Là, la jeunesse subit plus l’influence d’un vague apolitisme anarchique sans idées, ni propositions ou, pis encore, de tendances religieuses radicales de l’islamisme. Celles-ci cachent en réalité un anti-impérialisme et anticapitalisme réactionnaires, orientés vers le passé et, à la différence de ce qui est arrivé pendant la lutte pour l’indépendance algérienne dans les années 50, au sein de la jeunesse arabe actuelle en France, il n’y a pas de tendances révolutionnaires anticapitalistes dans le monde ouvrier ni estudiantin.

La droite raciste et xénophobe récolte pour sa part aujourd’hui le chauvinisme semé par les autorités municipales communistes qui dans les années 60-70 discriminaient les étrangers ou par le Parti Communiste qui appelait à repousser les produits d’autres pays limitrophes, pour maintenir l’emploi en France, en exportant le chômage aux ouvriers du pays voisin. L’internationalisme glorieux de la gauche des jacobins ou de la Commune de Paris fait partie aujourd’hui d’un monde très lointain.

Cependant, les conséquences de la politique de la droite « socialiste – hollandiste » au pouvoir se font sentir sans discrimination et frappent de la même façon tant les adeptes de la droite lepéniste que ceux qui ont voté pour la gauche. D’autre part, le lepénisme recueille plus un sentiment de rejet envers « ceux de là-haut », c’est à dire une protestation primitive, qu’une théorisation autarchique et nationaliste. A savoir, l’acceptation d’un programme qui rendrait la France encore plus dépendante des États-Unis. Il y a un espace, par conséquent, pour éviter la répétition empirée de la sortie réactionnaire des années 30, en livrant une bataille programmatique, avec des mobilisations et des moyens didactiques créatifs et unificateurs.

Au contraire, la gauche anticapitaliste préfère être cuisinée dans son propre jus. Elle s’approprie, c’est certain, l’espace public, et dans les rues et les places met en question –en germe- le pouvoir à l’État, mais elle les transforme en un grand salon de classes, ce qui est important mais insuffisant. Elle n’apporte pas de films, ni de théâtre, ni de marionnettes, ni de concerts, ni de discussions éducatives dans les lieux où sont les électeurs prêts à voter pour la droite. Cela fait des années, trop, Touche pas à mon un pote ! (ne touchez pas mon ami, ou bien, à ceux d’une autre couleur ou étrangers) fut sa dernière tentative d’initiative culturelle - politique.

La bataille dans les usines et au sein des syndicats est importante mais toute la classe laborieuse ne s’y trouve pas, ni même sa majorité. Il est nécessaire d’arriver aussi aux travailleurs sur le territoire, de leur parler dans leur langue, d’internationaliser les militants internationalistes, d’aller là où sont les jeunes désorganisés. Le succès qu’a eu à un moment Olivier Besancenot, candidat présidentiel du NPA, réside en partie en ce que l’on pouvait discuter avec le facteur qui t’apportait ton courrier et il était un homme de chair et d’os, pas seulement un militant.

En politique, les positions correctes ne sont pas les seules à compter, mais les symboles ont leur influence aussi. En résumé, si on veut éviter le triomphe électoral de Marine Le Pen, il faut l’affronter avec une gauche anticapitaliste qui, bien qu’elle soit minoritaire, a une vocation de pouvoir à l’échelle nationale et éduque dans une vision internationale de ce que sera la période suivante.

Guillermo Almeyra* para Sinpermiso

Sinpermiso. France, le 8 mai 2016.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

* Guillermo Almeyra Historien, chercheur et journaliste. Docteur en Sciences Politiques (Univ. Paris VIII), professeur-chercheur de l’Université Autonome Métropolitaine, unité Xochimilco, de Mexico, professeur de Politique Contemporaine de la Faculté de Sciences Politiques et Sociales de l’Université Nationale Autonome de México. Domaine de recherche : mouvements sociaux, mondialisation. Journaliste à La Jornada, Mexique.

El Correo de la diaspora. Paris, le 9 mai 2016.

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