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29 février 2016

On nie toujours l’autre

La France et l’Argentine ont découvert le visage de l’Autre diabolisé.

On cache toujours l’altérité...

par José Pablo Feinmann *

 

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Des dizaines et des centaines de licenciements ont été qualifiés de nécessaires. Le néolibéralisme cherche toujours à réduire l’État. On peut argumenter : on comprend, l’État, par exemple, de l’Allemagne de Bismarck et du kaiser Guillaume I, fut, à ses débuts, libéral mais tout de suite après protectionniste. Parce que le protectionnisme lui a servi à développer la grande industrie. Le chancelier de fer -Bismarck- bat la France lors de la guerre -précisément appelée- « franco-prussienne » et obtient, en 1871, l’unité de l’Allemagne. En France, la Commune de Paris éclate. Et l’Allemagne rend à Thiers et à Napoléon III tous les prisonniers faits pour qu’ils écrasent cette révolution ouvrière, dont Nietzsche (que cela n’empêche pas la lecture nécessaire que l’on doit au fou de Turin) et Marx diront des choses très différentes. Le premier, dans une lettre du 21 juin 1871, dira au baron Carl von Gersdorff : « En saillant au-dessus de la lutte des nations, la tête effroyable de l’hydre internationale nous a fait peur » (Friedrich Nietzshe, le Recueil de lettres, la Nouvelle Bibliothèque, Madrid, 1999, p. 95). Marx, dans « La Guerre civile en France », écrit : « Cette armée (celle de Thiers) aurait été ridiculement inefficace sans l’intégration des prisonniers des guerres impériales que Bismarck a remis à crédit (...) pour tenir le gouvernement de Versailles dans une dépendance abjecte à l’égard de la Prusse ».

À crédit ou non, la France a pu écraser les révolutionnaires de la Commune avec les prisonniers que Bismarck a rendu pour ce travail essentiel qui l’impliquait lui même, puisque l’aspect national unissait la bourgeoisie des deux pays opposés et l’international (la lutte du prolétariat) leur produisait une brûlure intolérable : la vision du malheur qui menaçait les classes dominantes de tous les pays. Ainsi, commente Marx, se produit, avant la Commune, un fait sans précédents : « L’armée victorieuse et celle vaincue fraternisent dans le massacre commun du prolétariat (...) La domination de classe ne peut déjà plus se déguiser sous l’uniforme national : tous les gouvernements nationaux sont un seul contre le prolétariat »(Marx écrit ce texte entre avril et mai 1871). La répression de Thiers, à la tête de 45 000 soldats français et aussi allemands, a été d’une telle brutalité, d’un tel acharnement, comme jamais la ville de Paris n’en avait été témoin. On dénombre trente mille morts, quarante-cinq mille personnes arrêtées qui ont continué d’être massacrées dans les cachots et des dizaines de milliers de condamnés à l’exil ou aux travaux forcés. (Toi, Lopérfido [1], muse : ce sont les chiffres d’Eric Hobsbawm et d’autres historiens sérieux. De plus, ces chiffres, sont renforcés par une valeur symbolique. Ils expriment le sadisme des bouchers. Dire qu’ils ont été plus ou moins nombreux, nie la valeur de chaque vie humaine. Par exemple : dire que les nazis ont tué quatre au lieu de six millions de Juifs : que cherche t-on à démontrer ? Que peut-être, tous comptes faits, ils n’étaient pas si mauvais ?)

Ici, dans notre pays [l’Argentine], un problème existe. Si l’État se rétrécit, si on jette les gens dehors, cela crée du chômage. Le chômage mène à la protestation sociale. Si elle est criminalisée, il faut réprimer. Et attention : la police « a faim ». Ils ont la haine. Ils ont été empêchés d’agir pendant douze ans et – par-dessus le marché – pendant les manifestations, la police recevait insultes et crachats. Maintenant, ils veulent avoir les mains libres pour encaisser ces (pas si) vieilles dettes. La même chose se passe avec le néolibéralisme dans le reste de monde. En France, en particulier. Maintenant ce sont les noyés, les immigrants indésirables qui sortent pour demander nourriture, protection, à un pays. Ce ne sont plus les jeunes rebelles de la « petite » ou de la « haute ». Ce ne sont plus ceux qui créaient des slogans magnifiques. Ceux qui écrivaient : « Sous les pavés la plage ». Ceux d’aujourd’hui, eux, ne croient pas être la poésie. Pour eux, sous les pavés, il y a toujours des pavés. Ils ne veulent pas prendre le pouvoir. Ils veulent affirmer leur présence dans une société qui les nie. La France est le miroir dans lequel l’occident capitaliste doit se regarder. Elle est son avenir inévitable. Les monstrueux, les incapables, les cachés sortent à la lumière. Leurs manières ne sont pas bonnes ? Parce que personne ne leur a appris des manières. Personne ne leur a rien appris.

Comment osent-ils ? Est-il possible qu’ils sortent de leurs terriers et crachent au centre ou dans les faubourgs de la ville étincelante ? Les barbares se sont réveillés et agissent comme des barbares. Ils ne savent pas faire autrement, et toute autre manière, aujourd’hui, leur semblerait suspecte. Les bonnes manières sont celles des empires qui les ont exploités. Les bonnes habitudes. Les bons vêtements. La culture de l’homme occidental. L’Afrique et l’Orient ont vécu humiliés par cette culture. Aujourd’hui, dans l’actualité 2016, les quotidiens du matin publient des titres catastrophes : « Alarme en Europe à cause du chaos en France ». L’Europe prend non seulement l’eau, elle a peur. Les monstres sont sortis des catacombes.

La bipolarité tombée, le capitalisme s’est emballé. Rien ne le freine. Fasciné par sa cupidité infinie (et sa maladresse infinie et , nous insistons, son manque, non moins infini de sensibilité, d’ humanitas ), le capitalisme du nouveau millénaire rassemble la richesse dans des mains de plus en plus rares et plonge dans la misère la plupart de planète. Tous savent cela. Ce qui arrive aujourd’hui en France n’est pas le fruit des mauvaises politiques d’assimilation. L’assimilation est impossible. Les affamés, avant de mourir, envahissent la maison des maîtres. Les maîtres ne savent pas les recevoir, ne savent pas que faire avec ceux-ci. L’Europe finira par s’enfermer comme les riches de l’Argentine s’enferment dans ses countries [quartiers clos], avec des gardes armés et armés eux mêmes.

Le capitalisme crée l’exclusion et il ne peut que la créer. S’il ne la créait pas, ce ne serait pas le capitalisme de marché. Le monde des entreprises est aux entreprises. Et les entreprises dévorent tout. Elles dévastent la terre et abandonnent les hommes à leur faim et à l’exclusion. L’Europe ne peut pas assimiler parce que le capitalisme du nouveau millénaire empêche toute assimilation. Il pille la périphérie. Que fait la périphérie, que font ses survivants ? Ils émigrent au Centre pour survivre. Ils acceptent tout. L’humiliation. Le racisme. Il s’agit seulement de subsister. Jusqu’à ce qu’un jour (maintenant) tout éclate. Ils se gavent. Ils disent : non. Un non qui n’a pas d’idéologie. Ils ne savent pas comment surmonter ce qui existe. Ils ne rêvent pas d’un monde meilleur. Ils voudraient vivre et travailler dans celui-ci. Mais ce monde (celui du capital, celui du marché) ne donne pas de travail, il empêche de vivre. Alors il reste seulement à le détruire. Ils sortent comme des fous pour brûler des voitures et pour détruire des propriétés. Si un Européen avec de bonnes intentions sortait pour leur parler ils ne l’écouteraient pas. Si moi (qui écrit ces lignes dans lesquelles j’essaie d’ouvrir un espace de compréhension) j’apparaissais parmi eux, ils me cracheraient à la gueule. Je suis, comme nous tous, un petit blanc de merde, avec du travail, une maison, des droits. La société nous donne une place. À eux non. Pour eux, les marges. Tout est un ennemi, parce qu’il occupe un lieu qui pourrait être à eux.

« Alarme en Europe », lit-on. Et nous, et les argentins de la Buenos Aires cultivée ? Ce qui aujourd’hui arrive à Paris est-il par hasard le miroir du pire de nos visages futurs. Quand « ceux de gauche » ou les crétins progressistes, comme nous, demandent l’équité sociale, la démocratisation de la richesse, la répartition des profits, nous le faisons pas seulement parce que nous sommes de façon incurables des idiots et des amis des bonnes causes. La France a découvert le visage de l’Autre diabolisé. On nie toujours l’Autre. L’altérité est toujours cachée. Le langage lacanien a une expression pour cela. Quand il parle de « forclusion » , cela veut dire cela. La forclusion est la négation de l’altérité. Nous ne voulons pas voir l’Autre, nous le nions. De là, dans les sujets, la psychose éclate. Ainsi, le capitalisme est psychotique. Il nie l’Autre. D’abord il l’a pillé, il l’a exploité. Maintenant il le nie. Il ne sait pas comment l’assimiler. Il ne sait pas et il ne le peut pas. Alors, il le diabolise.

L’alarme que l’Europe vit doit s’enraciner parmi nous. Est-ce que Buenos Aires n’est pas le Paris de l’Amérique Latine ? Est-ce que cela n’a pas été le titre orgueilleusement assumé par notre oligarchie, qui au lieu d’un pays, a seulement construit une ville ? Une belle ville, comme belle est Paris. Combien d’exclus attendent au portes de Buenos Aires ? Ce ne sont pas les piqueteros. Les piqueteros brûlent des pneus et sont péniblement prévisibles. Ce sont ceux qui habitent le sous-sol des piqueteros. Ceux qui sont en silence, attendant ou non. Ceux qui meurent de faim. Ceux qui regardent les lumières de la grande métropole depuis les ombres de l’altérité, de l’éloignement. Il n’y aura pas de Protocole [de sécurité] qui les freine. Comment pourraient ils exprimer en cinq minutes la tragédie interminable de leurs vies ?

José Pablo Feinmann* pour Página12

Un titre original : « El otro demoníaco »

Página12. Le Buenos Aires, le 28 février 2016.

* José Pablo Feinmann philosophe argentin, professeur, écrivain, essayiste, scénariste et auteur-animateur d’émissions culturelles sur la philosophie.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la diaspora. Paris, 29 février 2016.

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Notes

[1Darío Eduardo Lopérfido est chargé de la culture, et directeur du Théâtre Colon de Buenos Aires depuis février 2015, et occupe en plus la fonction de Ministre de Culture de la Ville de Buenos Aires. Il est actuellement l’auteur de la tristement célèbre phrase : « En Argentine il n’y a pas eu de 30 000 disparus »

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