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15 novembre 2014

La Chine file une route soyeuse pour la gloire

par Pepe Escobar *

 

S’il existait encore le moindre doute concernant la stupidité sans borne dont sont capables de nous servir les médias institutionnels occidentaux, ce qui est ressorti du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) à Pékin, c’est que le président russe Vladimir Poutine a prétendument dragué l’épouse du président chinois Xi Jinping, et que les Chinois ont ensuite censuré le moment où Poutine a déposé un châle sur les épaules de la première dame dans la fraîcheur du lieu où les chefs d’État étaient rassemblés. Que nous réservent-ils encore ? Que Poutine et Xi forment un couple gay ?

Les Routes de la Soie prévues depuis la Chine vers l’Ouest,
au travers de l’Asie, jusqu’à l’Europe.


Balançons ces clowns et concentrons-nous sur les vraies choses. D’entrée de jeu, le président Xi a pressé l’APEC de tirer ses marrons du feu de l’économie de l’Asie-Pacifique et du monde. Deux jours plus tard, la Chine a obtenu tout ce qu’elle voulait sur tous les fronts.

  1. Pékin a amené les 21 États membres de l’APEC à avaliser la zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique (FTAAP), la vision chinoise d’un accord commercial tout compris où tous ressortent gagnants, qui encourage vraiment la coopération Asie-Pacifique [1]. C’est un coup porté contre le partenariat transpacifique (TPP) regroupant 12 pays que les USA ont instauré, que les grandes sociétés ont expurgé et qui fait l’objet d’une opposition farouche (notamment par le Japon et la Malaisie) [2].
  2. Pékin a donné une impulsion à son plan directeur visant la connectivité complète (pour reprendre les mots de Xi) en Asie-Pacifique, qui sous-entend l’adoption d’une stratégie à plusieurs volets. L’un de ses principaux aspects est la création de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, dotée d’un capital de 50 milliards de dollars, basée à Pékin. C’est la réponse de la Chine au refus de Washington de lui accorder, au sein du Fonds monétaire international, un pourcentage de voix plus représentatif que le maigre 3,8 % actuel (un pourcentage inférieur au 4,5 % que détient la France, en pleine stagnation).
  3. Pékin et Moscou ont conclu un second méga-contrat gazier [3], cette fois par l’entremise du gazoduc Altaï en Sibérie occidentale, qui s’ajoute au méga-contrat initial Pouvoir de Sibérie, conclu en mai dernier.
  4. Pékin a annoncé le déboursement de rien de moins que 40 milliards de dollars pour démarrer la construction de la ceinture économique de la Route de la soie et de la Route maritime de la soie du XXIe siècle.

Évidemment, tout ce tourbillon vertigineux d’accords et d’investissements converge vers l’offensive plurinationale la plus spectaculaire, ambitieuse et généralisée encore jamais menée en matière d’infrastructure : la mise en place de nombreuses Routes de la soie, qui forment un réseau complexe de trains à grande vitesse, de pipelines, de ports, de câbles à fibres optiques et d’équipement de télécommunication ultramoderne que la Chine est déjà en train de construire dans les pays de l’Asie centrale et dont les ramifications s’étendront à la Russie, à l’Iran, à la Turquie, à l’océan Indien et même jusqu’à Venise, Rotterdam, Duisbourg et Berlin, en Europe [4].

Il est facile d’imaginer une terreur paralysante envahir les élites de Washington et Wall Street, qui voient Pékin s’engager dans l’interconnexion du rêve pour l’Asie-Pacifique de Xi [5] bien au-delà de l’Asie de l’Est, avec ses échanges commerciaux paneurasiatiques, dont le centre névralgique sera bien entendu l’Empire du Milieu. Dans un proche avenir, l’Eurasie pourrait fort bien être parée d’une immense ceinture de soie chinoise, avec une forme de développement en copropriété avec la Russie sous certaines latitudes.

Vlad ne fait pas de conneries

Pour en revenir à Don Juan Poutine, tout ce qu’il faut savoir au sujet de la priorité stratégique et économique que la Russie accorde à l’Asie-Pacifique est énoncé dans son intervention lors du Sommet des chefs d’entreprise de l’APEC [6].

C’était en fait une mise à jour économique de son discours considéré désormais comme marquant [7], prononcé lors la réunion du Club Valdaï à Sotchi en octobre. La mise à jour a été suivie d’une période de questions sur toutes sortes de sujets. Le tout a été dûment ignoré par les médias institutionnels occidentaux (ou qualifié encore d’attitude agressive).

Le Kremlin a clairement établi que les élites de Washington et Wall Street n’ont absolument aucune intention de permettre la moindre multipolarité dans les relations internationales. Ce qui reste, c’est le chaos.

Il ne fait aucun doute que le pivot vers l’Asie de l’Est au détriment de l’Occident découle directement de la doctrine autoproclamée d’Obama en matière de politique étrangère, qui consiste à ne pas faire de conneries, et qu’il a baptisée ainsi à bord de l’avion présidentiel Air Force One au retour d’un voyage (un autre) en Asie, en avril dernier [2014].

Sauf que le partenariat symbiotique et stratégique russo-chinois touche de nombreux aspects.

Sur le plan énergétique, la Russie se tourne vers l’Est parce que c’est là qu’est la plus forte demande. Sur le plan financier, Moscou a mis fin à l’arrimage du rouble au dollar US et à l’euro. Sans surprise, le dollar US a aussitôt chuté (brièvement) par rapport au rouble. Pour sa part, la VTB Bank a annoncé qu’elle pourrait quitter la bourse de Londres pour celle de Shanghai, qui est sur le point d’être reliée directement à celle de Hong Kong, qui attire d’ailleurs déjà des géants de l’énergie russes [8].

En faisant le rapprochement entre ces faits décisifs et le double contrat énergétique colossal transigé en yuans et en roubles, le portrait qui se dessine est clair. La Russie s’emploie activement à se protéger contre toute attaque spéculative ou motivée politiquement lancée contre sa monnaie par l’Occident.

De toute évidence, le partenariat symbiotique et stratégique russo-chinois s’étend aux secteurs de l’énergie, des finances et (c’est inévitable) des technologies militaires. D’où la vente (d’une importance cruciale), par Moscou à Pékin, du système de défense antiaérienne S-400, puis du S-500 qui suivra, contre lequel les Américains seront des cibles faciles. Pour sa part, Pékin est en train de mettre au point ses propres missiles sol-mer capables d’enlever tout ce que la US Navy pourra rassembler.

Lors du sommet de l’APEC, Xi et Obama ont au moins convenu de mettre en place un mécanisme de suivi mutuel des opérations militaires d’envergure. Cela pourrait (le mot pourrait est crucial ici) prévenir une reprise en Asie de l’Est du pleurnichage incessant du genre les Russes ont envahi l’Ukraine que nous ressasse l’Otan.

Tremblez de peur, néoconservateurs

Quand le petit debeliou Bush a pris le pouvoir au début de 2001, les néoconservateurs étaient confrontés à une dure réalité : ce n’était qu’une question de temps avant que les USA ne perdent irrémédiablement leur hégémonie géopolitique et économique mondiale. Seulement deux choix s’offraient à eux ; soit gérer le déclin, soit tout miser sur la consolidation de l’hégémonie mondiale au moyen de la guerre, rien de moins !

Nous sommes tous au courant des vœux pieux entourant la guerre à faible coût en Irak, à commencer par Paul Wolfowitz qui disait Nous sommes la nouvelle OPEP, jusqu’à cette chimère voulant que Washington a les moyens d’intimider résolument tout adversaire potentiel, que ce soit l’UE, la Russie ou la Chine.

Nous savons tous aussi que les choses ont mal tourné de façon spectaculaire. Pourtant, malgré cette aventure menée à coup de milliers de milliards de dollars et qui, comme l’a analysé Minqi Li dans The Rise of China and the Demise of the Capitalist World Economy, « a gaspillé la marge de manœuvre stratégique qui restait à l’impérialisme usaméricain », les impérialistes humanitaires de l’administration Obama ne lâchent pas le morceau et refusent d’admettre que les USA ont perdu toute capacité à proposer une solution valable au système-monde actuel tel que défini par Immanuel Wallerstein.

Des signaux sporadiques de vie géopolitique intelligente sont perçus dans les universités usaméricaines, comme sur le site Web du Wilson Center [9] (sauf que la Russie et la Chine ne lancent pas de défi au soi-disant ordremondial, leur partenariat visant plutôt à mettre un peu d’ordre dans le chaos).

Mais c’est le genre d’articles comme celui indiqué en note [10] qui passe pour une analyse savante dans les médias us.

À cela s’ajoutent les platitudes mythiques provenant du royaume des groupes de réflexion à courte vue auxquelles se cramponnent encore les élites de Washington et Wall Street, comme le rôle historique des USA en tant qu’arbitres de l’Asie moderne et principaux garants de l’équilibre des forces.

Faut-il s’étonner que l’opinion publique en Occident n’ait pas la moindre idée des répercussions qu’auront les nouvelles Routes de la soie sur la géopolitique de ce début du XXIe siècle ?

Les élites de Washington et Wall Street ont toujours pris pour acquis que Pékin et Moscou resteraient divisés pour toujours (une présomption datant de la Guerre froide). Aujourd’hui, la perplexité domine. Il est intéressant de noter comment le pivot vers l’Asie de l’administration Obama a été complètement effacé du discours, après que Pékin l’eut décrit comme une provocation guerrière. Le mot à la mode aujourd’hui, c’est le rééquilibre.

Pour leur part, les sociétés allemandes n’en ont que pour les nouvelles Routes de la soie de Xi reliant Pékin et Berlin, via Moscou. Les politiciens allemands devront tôt ou tard comprendre le message.

Tout cela fera l’objet de discussions derrière des portes closes, ce weekend, au cours de rencontres décisives en marge du sommet du Groupe des 20 en Australie. Les membres de l’alliance russo-sino-germanique en devenir y seront. Le groupe des BRICS y sera aussi, crise ou pas. Tous les joueurs du G-20 qui travaillent activement à la création d’un monde multipolaire y seront.

L’APEC a de nouveau démontré que rien ne reste jamais pareil quand la situation géopolitique change. Pendant que les chiens de la guerre, de la haine et de l’inégalité continueront d’aboyer, la caravane sino-russe s’avancera de plus en plus loin sur la route menant à un monde multipolaire.

Pepe Escobar pour ATol

Traduit de l’anglais pour Vineyardsaker.fr par : Daniel

Original : China silky road to glory

Asia Times Online. Hong Kong, 14 novembre 2014

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan  » (Nimble Books, 2009).

El Correo. Paris, le 15 novembre 2014.

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