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19 avril 2008

L’héritage d’Aimé Césaire

Le poète martiniquais s’est éteint, ses idées et son art vivent encore.

 

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Aimé Césaire, poète, dramaturge, essayiste, et homme politique martiniquais est mort, jeudi matin, au CHU de Fort de France, en Martinique. Il avait 94 ans. Si son génie littéraire paraît aujourd’hui incontesté, il en va autrement de sa pensée et de son action politique. Quel héritage le père de la négritude laisse-t-il au monde ?

« Je serais un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas, l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture, on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne… », écrivait Aimé Césaire dans son poème le plus célèbre, Cahier d’un retour au pays natal (1939), alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Au bout du petit matin, ce jeudi 17 avril, à Fort-de-France, le nègre fondamental s’est éteint à l’âge de 94 ans. Il laisse derrière lui une œuvre considérable par la puissance de son souffle poétique et sa portée politique.

Qui n’a pas connu le temps des colonies, ce temps où dans l’Afrique et les Antilles françaises, les nègres étaient ouvertement considérés comme des sous-hommes, bornés et irresponsables, peut difficilement comprendre l’importance et l’urgence des écrits de l’écrivain martiniquais. Antiraciste et anticolonialiste déclaré, il a trempé sa plume dans les grands combats du XXème siècle. La revue Tropiques qu’il fonda en 1941 avec René Ménil et sa femme Suzanne fut combattue et censurée par les représentants du régime de Vichy à la Martinique. Son Discours sur le colonialisme (1950), paru alors même que les peuples colonisés secouaient leur joug aux quatre coins de l’empire, fit grincer les dents des autorités françaises.

Un mythe écorché

Sur son île, ses détracteurs ont critiqué le manque d’adéquation entre son engagement littéraire et sa vie politique. Peut-on avoir voté la loi de départementalisation en 1946 et être un militant anticolonialiste ? Peut-on prêcher l’émancipation des peuples en participant au jeu politique établi par la France ? Peut-on être maire et député français pendant un demi siècle et dans le même temps défendre l’idée d’une autonomie pour la Martinique ? La charge la plus violente est venue, à la fin des années 80, des tenants du mouvement littéraire de la créolité, dont Raphaël Confiant qui publiait Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, en 1993. Au delà du bilan politique de l’homme, ils critiquaient, sans remettre en question son génie littéraire, le concept de négritude qu’il avait créé et promu avec ses amis sénégalais et guyanais Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas. Ce à quoi, Aimé Césaire répondit : « La créolité, fort bien, mais ce n’est qu’un département de la négritude. »

Il est naturel que chaque génération fasse l’inventaire de ce que lui a légué la précédente. Les Antilles d’aujourd’hui ne sont pas celles de la première moitié du XXe siècle. Le désir d’affirmer et d’assumer la pluralité des héritages qui font les peuples qui y vivent est légitime. Cependant, la négritude est loin d’avoir perdu tout sens. L’héritage nègre des Antillais reste le plus douloureux, le plus problématique, celui que beaucoup voudraient minorer car marqué du sceau dégradant de la traite et de l’esclavage. La négritude, qui appelle à dépasser cette honte et à s’assumer, n’est pas un concept périmé. La mésestime de soi qu’ont enraciné la servitude et la colonisation dans les esprits des Africains et de leurs descendants aux Amériques n’a pas totalement disparu. De même que le racisme anti-nègre vit toujours.

Aimé Césaire laisse en héritage une œuvre magistrale de poète, de dramaturge et d’essayiste, un idéal d’autonomie pour la Martinique que les générations futures seront libres d’épouser ou d’abandonner, et surtout un appel à la dignité nègre et de l’homme en général. Son amitié indéfectible avec l’écrivain et homme politique sénégalais Léopold Sédar Senghor est aussi un symbole fort, un exemple qui devrait aider Africains et Antillais à surmonter les incompréhensions et les rancunes nées d’une histoire douloureuse, à se tendre la main et se comprendre plutôt que de s’ignorer ou se mépriser. « Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale », écrivait le poète dans son Cahier d’un retour au pays natal, c’est un cri de révolte contre toute forme de racisme et d’oppression, un bond douloureux et éblouissant vers l’universel, une arme miraculeuse.

Par Franck Salin
Afrik
, jeudi 17 avril 2008.

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