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24 novembre 2015


L’économiste Gérard Duménil sonde l’Argentine

par Claude Mary *

 

De passage en Argentine où il a donné plusieurs conférences, cet économiste d’inspiration marxiste a été beaucoup sollicité entre les deux tours de l’élection présidentielle. Auteur de « La grande bifurcation. En finir avec le néolibéralisme » (L’horizon des possibles-La Découverte)

Là où vous voyez un simple graphique un peu ennuyeux, Gérard Duménil semble voir une œuvre d’art. « Regardez, c’est très beau. Ces crises sont séparées par 30 ou 40 ans. Pourquoi ? » Les courbes du graphique représentent les péripéties du système capitaliste, mais pas les simples crises, non. Les crises structurelles. Très actif à dans le mouvement Attac il y a quelques années, économiste hétérodoxe dont les travaux sont mondialement reconnus, professeur à l’Université de Paris I, Duménil dissèque les crises internationales, s’interroge sur la façon dont elles arrivent, se répandent et finissent.

Peut-on expliquer comment surviennent les crises ?

« Dans le capitalisme il y a toujours des cycles économiques et tous les 5-6 ans, une récession parfois précédée d’un emballement. Il y a des crises de rentabilité, pouvant se manifester comme dans les années 70 par une vague d’inflation ; des crises d’hégémonie financière, liées a des phénomènes d’innovation techniques, d’innovation financière, déréglementation, de mutations non contrôlables. Les classes capitalistes se comportent comme des apprentis sorciers : elles peuvent déclencher des phénomènes d’extension de leurs prérogatives et à partir d’un certain moment ne contrôlent plus »

Pensez-vous qu’il y a une crise des utopies ?

« Je veux poser le problème des alternatives au capitalisme dans un temps historique, c’est-à-dire suffisamment long. En Amérique Latine, c’est la crise donc c’est simple, me dit-on, on va faire le socialisme. Bien sûr, je caricature mais j’ai entendu des exposés de ce genre. Evidemment, je suis partisan du dépassement du capitalisme mais il faut reconnaitre le poids de l’histoire. Le socialisme c’est peut-être la solution. Mais cela peut être aussi le problème… »

Que pensez-vous des entreprises récupérées en Argentine ?

« J’ai eu l’occasion de visiter des entreprises récupérées, c’est vrai qu’il y a des luttes intéressantes, comme celles de Zanon, ou de l’Hôtel Bauen. C’est très intéressant d’un point de vue idéologique et politique. Cela montre que les travailleurs peuvent se débrouiller au lieu de perdre leur travail et tenter de survivre, c’est un pied de nez au capitalisme mais je ne pense pas que l’on puisse construire une alternative avec ce type d’expérience. Cela ouvre des perspectives, avec des possibilités de prise en main, mais pas une voie au niveau général. »

Y a-t-il une spécificité du néolibéralisme en Argentine ?

« Dans l’Argentine des années 90, a été mis en place une forme de néolibéralisme insensée, conforme à l’idéologie néolibérale de l’Ecole de Chicago, et dont les formes n’ont jamais été appliquées ailleurs ! Précisons bien que ces formes n’ont jamais été appliquées aux Etats Unis, qui n’ont jamais pris ces théories au sérieux. A l’époque, l’Argentine a été le laboratoire d’une forme insensée du néolibéralisme qui a abouti à la crise de 2001. »

Quelle particularité a pris cette politique économique ?

« A l’époque, l’Argentine avait mis en place un système dans lequel l’action de la Banque centrale devait être automatique, subordonnée aux marchés, encore une fois c’était insensé. Ajoutez à cela le taux de change fixe (parité monétaire) entre peso et dollar, cela ne pouvait tenir la route. Le résultat est que cela a favorisé énormément les classes dirigeantes qui ont pu sortir les capitaux, et en quelque sorte « vendre » l’économie du pays à l’étranger. C’était un néolibéralisme particulier, voué au service des classes supérieures, une folie sortie des couloirs des universités étasuniennes les plus à droites que jamais personne n’aurait pensé appliquer aux Etats-Unis. »

L’Argentine a dû gérer la sortie de crise de 2001. C’était … infaisable et elle l’a fait habilement. Comme processus de sortie de crise, c’est un résultat vraiment remarquable : récupérer le taux de croissance, rééchelonner la dette même s’il y a encore des menaces pour certains fonds qui prétendent agir par extorsion. Et cela a abouti au système actuel : un contrôle des changes, une inflation forte et une polarisation de l’économie vers les marchés externes pour récupérer les devises.

A l’issue de la victoire de Mauricio Macri, représentant de la droite libérale, comment voyez-vous l’économie argentine dans les prochaines années ?

Je ne pense pas que la droite (qui vient d’être élue, ndlr) ait un remède miracle. Ils peuvent rétablir la liberté de mouvement des capitaux, ce qui permettrait de lutter contre l’inflation mais attention aux conséquences catastrophiques pour l’économie. Tel qu’annoncé, leur programme me semble pour le moment « purement déclaratif ». Par ailleurs, je ne pense pas qu’ils reviennent à la politique des années 90, fortement dépréciée dans les esprits mais ils peuvent revenir à des formes de néolibéralisme plus traditionnel.

Il faudrait aussi préciser que la trajectoire de sortie de crise s’épuise aussi et comporte des contradictions qui se manifestent actuellement dans l’inflation. Il est probable que la droite remette l’économie plus en concurrence directe par rapport au reste du monde avec des taux de change plus difficile à supporter. Augmenter les taux de change, libérer les mouvements de capitaux, ce qui permettrait aux classes riches de sortir leurs capitaux à des taux relativement intéressants. En même temps, cela reviendra à rejoindre la marche du néolibéralisme dans le monde, c’est-à-dire imposer une concurrence plus importante sur l’économie du pays, qui se traduira comme chez nous en Europe par des tentatives de diminuer le coût du travail, la protection sociale, etc. car c’est leur but. La bourgeoisie nationale a vendu son pays dans les années 90. Actuellement, cette droite veut-elle seulement servir certains intérêts ou a-t-elle un vrai projet de développement national ? C’est encore difficile à dire. Dans leur discours, elle annonce ramener la croissance du pays mais pour le moment, je ne perçois pas du tout leurs intentions si ce n’est d’être au pouvoir.

Propos recueillis par Claude MARY, à Buenos Aires

* Claude MARY. Journaliste française. Correspondante à Buenos Aires.

El Correo de la diaspora latinoamericana. Paris, le 24 novembre 2015.

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