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21 février 2015

L’Union européenne déchirée entre les USA et la Russie

par Pepe Escobar *

 

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L’accord Minsk 2.0 montre de facto que les deux grandes puissances européennes que sont l’Allemagne et la France cherchent à rompre avec le projet de semer le chaos des USA.

Il n’empêche que Washington a déjà réussi à entraîner une Union européenne (UE) en difficulté toujours un peu plus dans le chaos, justement, en dressant l’Occident contre la Russie.

L’administration Obama, qui est infestée de cellules néoconservatrices, tels des fantômes dans la machine, a toujours été persuadée qu’une série de sanctions occidentales, en parallèle avec une guerre des prix du pétrole lancée par l’Arabie saoudite, suffiraient à désorganiser l’économie de la Russie pour la forcer à modifier son comportement à l’égard de l’Ukraine et, dans le meilleur des cas, provoquer un changement de régime à Moscou.

Disons que c’est raté. Minsk 2.0 est peut-être un accord bien fragile, mais il fait ressortir le fait que l’Allemagne, avec l’appui de la France, les deux grandes puissances européennes donc, cherchent à rompre avec le projet des USA de semer le chaos.

L’Empire du Chaos ne veut pas d’accord durable concernant l’Ukraine et fera tout pour torpiller Minsk 2.0. L’impératif stratégique de l’Otan est clair : forcer Moscou à s’engager dans une guerre en Ukraine pour l’épuiser économiquement, empêcher un partenariat économique et commercial entre l’UE et la Russie, et éliminer la Russie comme concurrente des USA sur le marché mondial.

Les choses ne vont pas pour le mieux non plus du côté de la guerre des prix du pétrole. Les néoconservateurs sont au désespoir, car ils se sont rendu compte que la stratégie saoudienne saigne à blanc l’industrie du gaz de schiste aux USA.

Ils ne vont pas jusqu’à dire qu’ils veulent une hausse du prix du pétrole pour aider la Russie. Ce qu’ils veulent, c’est continuer de saigner à blanc la Russie avec des prix bas, pendant que les USA accumuleront des gains en imposant une barrière protectionniste. De la manière dont les néocons voient les choses, en procédant ainsi, ils saigneront aussi à blanc l’Arabie saoudite, et l’Iran au passage. Dire que cette combine n’a même pas été concoctée par le russophobe notoire Zbig grand échiquier Brzezinski.

Ne marchez pas sur mes chaussures en suédine [1] louées

Si, du point de vue géopolitique et énergétique, l’Empire du Chaos connaît des difficultés, tout va pour le mieux du côté du capitalisme du désastre, gracieuseté du Fonds monétaire international (FMI) une nouvelle fois.

En Ukraine, le FMI est en train de semer la même dévastation que celle qu’il a fait subir à la Grèce et à l’Irlande récemment, et à l’ensemble du Grand Sud depuis les années 1970. Les redoutables ajustements structurels s’appliquent encore, avec leur lot de privatisations sauvages au profit d’investisseurs occidentaux associés aux oligarques locaux. En font partie, bien sûr, les expropriations de terre que favorisent les prêts du FMI.

Le miraculeux prêt de 17 milliards de dollars consenti par le FMI la veille de Minsk 2.0 va certes permettre aux oligarques à Kiev de poursuivre la guerre par procuration que l’Empire du Chaos livre à la Russie. Mais il vient aussi avec une condition majeure. L’Ukraine doit accepter inconditionnellement d’être ravagée par la biotechnologie agricole pure et dure. Il faut dire que c’est un butin fabuleux du point de vue agricole, car l’Ukraine est respectivement le troisième et le cinquième exportateur en importance de maïs et de blé dans le monde. Son sol est composé d’une couche profonde de terre noire fertile, où pratiquement tout peut pousser. Les grands gagnants, c’était prévisible, seront les suspects corporatifs habituels associés aux OGM, comme les producteurs de semences Monsanto et Dupont, et le fournisseur de matériel agricole Deere.

Michael Hudson a suivi la piste de cette forme de néolibéralisme turbo-propulsé de façon concluante, ce qui nous fait réaliser qu’à l’instar des ventes massives du rouble orchestrées récemment, la finance est la nouvelle forme de guerre et la finance et les ventes forcées constituent un nouveau type de champs de bataille.

Juridiquement, Christine « voyez mon nouveau Chanel » Lagarde, qui est à la tête du FMI, en plus de contribuer à traiter la Grèce comme une colonie de la dette (c’est le ministre grec des Finances Yanis Varoufakis qui le dit), ne saurait comment justifier les prêts qu’accorde le FMI à l’Ukraine, qui est plongée dans la guerre civile, en plus d’être complètement ruinée.

C’est que Madame Lagarde n’est pas aux commandes. Ce sont les très secrets Maîtres de l’Univers de l’axe Washington-Wall Street qui tirent les ficelles.

L’UE est dépassée, place aux BRICS et à l’OCS

L’Empire du Chaos a certes des raisons de jubiler à propos de la coupure douloureuse qui s’est faite entre l’UE et la Russie. L’hypothèse de travail de Moscou, c’est que les sanctions ne seront pas levées de sitôt. Vous pouvez aussi oublier un retour à la normale avant longtemps. Ce qui fait fulminer les grands industriels allemands.

Pourtant, il y a quelques années à peine, le président Poutine avait proposé, en Allemagne d’ailleurs, un élargissement de l’Europe s’étendant de Lisbonne à Vladivostok. La tragédie ukrainienne a eu pour effet de turbo-propulser le mouvement vers l’Est, sous la forme du partenariat stratégique russo-chinois, une sorte d’Eurasie s’étendant de Shanghai à Saint-Pétersbourg, qui s’avère être aussi l’une des pierres de touche du projet d’infrastructure massif piloté par la Chine que sont les nouvelles routes de la soie, qui relieront la Chine à l’Europe en passant par l’Asie centrale, notamment au moyen d’une version TGV du Transsibérien.

Le mythe que font circuler Washington et ses vassaux à propos de l’isolement de la Russie est une mauvaise blague. La guerre froide 2.0 imposée par l’Empire du Chaos n’est pas la fin du monde en Russie. La diplomatie russe s’active sur tous les fronts, de l’Asie du Sud (Inde) au Moyen-Orient (Égypte). Cet été, la Russie va accueillir deux sommets d’une importance cruciale : le sommet des BRICS et le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

Les BRICS progressent dans leur volonté de créer un monde multipolaire, en créant une banque de développement et en commerçant dans leurs propres devises. L’OCS va bientôt accueillir l’Inde et le Pakistan comme membres et, dans un proche avenir, l’Iran, ce qui l’enracinera encore plus en tant qu’alliance politico-économique de l’Asie.

Les obsessions de l’Empire du Chaos empêchent l’UE d’en tirer le moindre avantage. Si l’on fait abstraction de Gazprom, la Russie a été mise de côté comme partenaire commercial, dans un proche avenir du moins. L’UE peut aussi difficilement tirer quoi que ce soit de l’Ukraine. Elle ne versera pas le moindre euro dévalué pour la sauver de la faillite et ne jouera pas avec le feu en facilitant son intégration dans l’Otan. Je soutiens que tout dépend de l’Allemagne. Les sociétés allemandes veulent faire des affaires avec les puissances eurasiatiques que sont la Russie et la Chine. Quant à l’Allemagne politique, elle cherche encore quelles sont ses priorités stratégiques.

À Bruxelles, où la scission est complète, les diplomates laissent entendre officieusement que Moscou a envoyé un message clair. Soit que tous profitent d’une occasion gagnante-gagnante à la chinoise de Lisbonne à Vladivostok, soit que l’UE suive aveuglément l’Empire du Chaos, choisisse la confrontation en Ukraine et reçoive comme cadeau empoisonné une guerre, vouée à l’échec, à l’est de son territoire .

Pepe Escobar pour Sputnik

Original : « EU Reeling Between US and Russia », 19 février 2015.

Sputnik. Russie, 18 février 2015.

Traduit de l’anglais pour le Saker fr par : Daniel, relu par jj et Diane

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan  » (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books, 2014)

El Correo. Paris, 20 février 2015.

Notes

[1allusion à une chanson d’Elvis : « You can do anything, but lay off of my blue suede shoes  »

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