recherche

Accueil > Argentine > L’Argentine est le devoir -des Argentins-

15 janvier 2016


L’Argentine est le devoir -des Argentins-

par Mempo Giardinelli *

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Nous savions qu’ils allaient rejeter la faute sur le gouvernement précédent avec la rhétorique néolibérale « le lourd héritage » ; « nous ne pouvons pas vivre au-dessus de nos possibilités » ; « il faut ouvrir l’économie » ; « le coût social est inévitable ». C’est le retour aux années 90, certes, mais dans un pays où des millions de votants n’ont pas vécu les années 90.

Aujourd’hui Menem, De la Rúa et Duhalde constituent des obstacles et, pour le malheur de la démocratie, les radicaux et les socialistes ne comptent plus.

Voilà pourquoi les « M » [Macri], pour se différencier rapidement des « K », se sont montrés plus que formels ; ils vont à l’essentiel. C’est aussi pourquoi ils se sentent, et à vrai dire, ils sont, des restaurateurs révolutionnaires qui imposent trois changements fondamentaux : l’économie soumet à nouveau la politique ; de l’esprit de redistribution, on revient à l’exportateur agricole « prébandaire » ; et le réalignement international repositionne l’Argentine en tant que satellite génuflecteur-servile.

Il faut reconnaître qu’ils sont revenus avec tout le tintouin. Bien qu’ils soient des Attila en plastique (puisque l’herbe repoussera), le préjudice porté à la République et à la Nation est bel et bien en train d’être exécuté froidement, sous la tutelle des médiamenteurs et des élucubrations de leurs plumes vendues.

La société argentine, entre apeurée, distraite et contente, a été le témoin muet d’un mois où ont afflué en masse les décrets dignes de gouvernements de facto, des mesures impopulaires, une augmentation de la dette externe que paieront nos enfants et petits-enfants, de licenciements massifs, de critiques à tout bout de champ contre les fonctionnaires accusés de ne rien faire, de dirigeants de transnationales en charge de ministères et d’entreprises stratégiques, du retour de la répression et de la violence avec un renforcement du pouvoir de ces maudits policiers, et même la suspension de la paritaire par décret. Dans l’organisme maximal de protection républicaine, la Cour Suprême, le gouvernement installe deux juges « employés », également par Décret de Nécessité et d’Urgence (DNU), annulant ainsi tout le système de lois, la fonction du Parlement et même la Constitution. Quant aux employés, qu’on se le dise, ils se sont auto-invalidés car ils n’ont même pas questionné le procédé anticonstitutionnel de leur désignation. Comble parfait, tandis que le président Lorenzetti engage des avions privés et flirte avec les « M » comme jadis avec les « K », la Cour accepte le piétinement de la loi la plus démocratique, la « Loi des Médias » débattue par le peuple et acceptée par le Parlement et cette même Cour, et accepte la destruction de l’Afsca et de l’Aftic pour s’attirer dans l’ombre la sympathie du Groupe Clarín, de La Nación et du président argentin.

Ce mois-ci, cette colonne a préféré ne pas dénoncer l’évidence, et n’énumère donc pas le répertoire des mesures « M », bien qu’elle les considère comme la mémoire active du désastre d’un pays qui perd le chemin de la souveraineté et de l’auto-détermination. Et il ne suffit pas de dénoncer, il faut également penser à comment recréer la société certes imparfaite mais indépendante que nous avons été pendant ces trois derniers mandats, et comment approfondir la construction d’une nation plus égalitaire et décente. Nous sommes dans l’obligation de modifier ce présent, et de le faire en paix, dans de bonnes conditions, en préservant la Constitution (car c’est que nous faisons, nous, comme toujours) et la démocratie.

C’est urgent, en outre, car le risque est que cela se termine mal : eux fuyant en hélicoptère mais laissant les grandes tueries envahir les places, ce que personne ne désire et qui serait terrible pour le pays. La seule route pour éviter le chaos qu’ils promeuvent mais ne voient pas (à supposer qu’ils ne voient pas) consiste à nous organiser pour que l’idéologie nationale et populaire, de souveraineté, équité et auto-détermination remporte une victoire écrasante aux élections législatives de 2017. Cela est fondamental, tout comme l’est la construction de nouveaux leaderships, décents, préparés, fiables, ouverts au dialogue et très fermes dans leurs convictions et leur loyauté envers le peuple argentin pour 2019.

Ainsi, le retour hypothétique de CFK au gouvernement est pour le moment, et de l’avis de cette colonne, davantage le souhait de beaucoup qu’une certitude. Nous pouvons être reconnaissants et mélancoliques de beaucoup d’aspects du kirchnérisme mais tout le monde sait que l’Histoire ne se répète jamais. Très souvent, on pourrait penser que si, mais elle ne se copie jamais elle-même. Et cette colonne sait, et en a témoigné dans l’ouvrage « Cartas a Cristina [1] » en 2011 (et comme d’autres lettres peuvent le corroborer) que prêcher dans le désert relève de quelque chose de plus que de la sensation. Très long est l’historique des critiques proactives et intelligemment laissées de côté, tout comme est immuable le style de l’ex-présidente : elle ne dialogue pas, elle n’écoute pas, elle prend souvent des décisions justes mais elle peut aussi se tromper. Cette colonne a toujours soutenu que l’on ne peut pas gouverner sans s’ouvrir aux contraires, sans les écouter bien qu’ils soient horribles. Nous payons aujourd’hui ces erreurs.

Il faut désormais parcourir le chemin en exaltant le meilleur qui a été fait sous les gouvernements de Néstor et de Cristina. Il conviendra de découvrir et de stimuler des classes dirigeantes décentes, travailleuses et conscientes des besoins populaires et dotées du sens de la souveraineté et de la vocation latino-américaine. Les structures du PJ, le FpV et ce magma fabuleux appelé kirchnérisme constituent un grand point de départ pour récupérer le meilleur de 12 années, les meilleures de la vie républicaine pour deux générations d’Argentins.

Mais si la succession est composée d’urtubeys [Juan Manuel Urtubey] et de massas [Sergio Massa], alors ce n’est pas le bon chemin. Il manque là des propositions concrètes qui éclaircissent et regroupent le militantisme et la société en défense de ces véritables intérêts, pour ainsi affronter et vaincre le système des médiamenteurs qui représente l’authentique dictature occulte de ce pays. On ne peut pas gouverner en se servant de la peur ou de la paranoïa, ce fut le grand enseignement de Néstor.

Toute auto-critique, aussi petite qu’elle soit, doit se souvenir que la politique exige des conduites et des méthodes, non pas seulement des décisions. Si le gouvernement « K » avait fait de la politique, nous aurions eu du kirchnérisme pour longtemps, celui-ci s’était nettoyé et démocratisé, car il était sur la bonne voie. Mais on a décidé de prêcher les convertis et, entre autres conséquences malheureuses, le vieux radicalisme et le vieux socialisme se sont adonnés au pire des idées argentines. On ne peut pas gouverner depuis le repli sur soi. Il aurait été préférable de l’avoir appris sur le chemin de la récupération des meilleures idées, que nous avons besoin d’entendre et de voir sortir de la bouche et des attitudes des dirigeants. Tout n’est pas perdu et le festival des décrets s’achèvera par un décret ; au fond cela n’est pas le sujet puisque nous disposons d’un corpus legal qui a été en grande mesure sanctionné durant ces 12 dernières années. Il existe de bonnes idéologies permettant d’étayer le retour des principes et des valeurs dénués de peurs. Certains citoyens et citoyennes, déjà en 2002, avions, à partir de ce que nous avions baptisé Le Manifeste Argentin, émis des propositions en matière de Justice, de Réforme Politique, d’Éducation et de Transparence. Et nous n’étions pas les seuls.

Ce qui a été dit précédemment ne déprécie aucune expression populaire. Ni la reconnaissance massive envers Cristina le 9 décembre, ni la mobilisation spontanée durant le ballottage, malgré le candidat « sans saveur », et encore moins les places bondées de la ville de Buenos Aires (presque toutes uniquement dans la capitale) de militants anti « M ». Tout cela est bien beau mais n’est pas suffisant. Les mobilisations sont fondamentales au niveau émotionnel, et il faudrait rassembler le reste du pays, mais la lutte est autre et exige les meilleures propositions. Un immense travail reste à faire. Un travail qui a déjà commencé.

Mempo Giardinelli* pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, 11 janvier 2016.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Floriane Verrecchia-Ceruti

*Mempo Giardinelli, écrivain et journaliste argentin. Traduit dans plus de 20 langues, il a reçu le Prix Rómulo Gallegos 1993 et divers prix au Mexique, en Espagne, en Italie et au Chili. Il a enseigné à l’Université Ibéro-américaine (Mexique), l’Université Nationale de La Plata (Argentine) et l’Université de Virginie (États-Unis). Il est Docteur Honoris Causa de l’Université de Poitiers. Il s’est exilé au Mexique lors de la dernière dictature civilo-militaire en Argentine (1976-1983) et il est rentré dans son pays au retour de la démocratie. En 1986 il a fondé la revue littéraire « Puro Cuento », qu’il a dirigé jusqu’en 1992. Il est auteur de romans, livres de contes et d’essais et il écrit régulièrement dans des journaux et revues d’Argentine et d’autres pays. Voir le blog personnel de l’auteur : Cosario de Mempo, Voir la page de l’auteur sur FB

El Correo de la diaspora latinoamericaine. Paris, le 15 janvier 2016.

Contrat Creative Commons
Cette création par http://www.elcorreo.eu.org est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 Unported. Basée sur une œuvre de www.elcorreo.eu.org.

Notes

[1NdT : que l’on pourrait traduire par Lettres à Cristina,

Retour en haut de la page

El Correo

|

Patte blanche

|

Plan du site

| |

création réalisation : visual-id