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5 mars 2018

L’Amérique et son péché original.
Inacayal est celui de l’Argentine

par Sandra Russo *

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Je suis revenue de Bariloche et je me suis mise à chercher l’information sur le cacique Inacayal. La première chose que j’ai trouvée, que je n’ai pas gardé et qu’après je n’ai pas retrouvé, fut un article long et détaillé, dans lequel se trouvaient quelques photos de Inacayal. Certaines je les ai revues, mais pas une certaine photo qui était dans cet article. Et je me la rappelle. Elle m’a semblé si violente que je la vois maintenant. En noir et blanc, un peu obscure, se trouvait sur le sol un homme et une femme à genoux, à demie vêtu, lui de face dans la perspective de la photo, elle de dos. Il la regardait elle. Derrière, entre eux deux, un peintre les regardait attentivement. Autour il y avait des gens les regardant. Inacayal et son épouse posaient, comme faisant partie des obligations de leur captivité, entre les passants qui oscillaient entre voir des restes osseux d’animaux et le musée vivant du périt et anthropologue Francisco Moreno. Après j’ai lu les atrocités qui lui ont fait, certains d’entre elles inimaginables, mais m’est restée gravée, la dignité de cet homme réduit et humilié jusqu’à une limite où nous ne savons pas ce qu’ on sent. Assis là, en face de sa femme, se faisant tirer le portrait et même en empêchant qu’ils lui volent son âme.

Inacayal avait été puissant dans sa toldería [1] du nord de la Patagonie. Il était tehuelche mais il n’y a pas d’accord sur l’ethnie spécifiques dont il provenait. Le périt Moreno disait qu’il était huilliche. Mais c’est l’unique chose qu’il disait. En 1879 les deux se sont connus. Le périt Moreno faisait une expédition au Nahuel Huapi et le territoire d’Inacayal était sur son passage. Il a été bien reçu, avec hospitalité. Ils lui ont donné à manger le meilleur qu’ils avaient. Ils l’ont laissé se reposer parmi eux. Il semblait que Moreno et le cacique cultivaient une bonne relation.

Une paire d’années plus tard, cependant, est déclarée la guerre de Julio Argentino Roca contre les habitants originaires de la Patagonie, Inacayal fut à côté du cacique Foyel, l’un de deux dirigeants principaux de ce que dirigeait le cacique Sayhueque, « Monsieur des pommes ». L’un vers le sud et autre vers le nord. L’armée de Roca a avancé en gagnant des batailles successives. Inacayal a été le dernier cacique à se rendre, après avoir été battu trois ans avant et après avoir continuer à donner bataille depuis des terres du Chubut.

Sayhueque, Foyel et lui ont été faits prisonniers. Après un certain temps le premier et le deuxième se sont reconnus comme argentins et ont été libérés. Inacayal non. Et comme raconte la légende officielle, cela fut « grâce au périt Moreno », faisant honneur à l’hospitalité reçue, que cet homme de grande taille, aux longs cheveux et aux traits d’arbre, à côté de ses parents, dont sa femme et sa fille, ont été destinés au musée vivant que Moreno a installé au Musée de Sciences Naturelles de la ville de La Plata. Là il est arrivé de voir plus d’une dizaine de vaincus, que les autorités laissaient déambuler par les installations pour qu’ils fussent aperçus par les visiteurs comme des monstres qui faisaient irruption entre les fossiles et les squelettes du musée.

De nuit ils les enfermaient dans un sous-sol avec des chaines. Ils faisaient là leurs besoins. Ils mangeaient une marmite de soupe pour tous. Ils devaient permettre de faire tirer le portrait. Les quatre dernières années de sa vie Inacayal les a passées là. Certains disent qu’il est devenu fou. Et n’importe qui peut devenir fou si sa propre femme, celle avec laquelle il posait pour le portrait, meurt comme sont morts d’autres parents, et qu’il ait dû passer ses journées en regardant les vitrines où maintenant, en plus des animaux, les squelettes des êtres chéris étaient exhibés. Il a passé ses journées à la regarder. Il est difficile d’imaginer une torture psychique plus aberrante. Finalement, un jour de 1888, Inacayal s’est jeté par les escaliers du musée pour mourir, mais avant de le faire, il a crié dans sa langue quelque chose que personne n’eut compris.

Récemment en 2001 on a voté la loi qui a ordonné aux musées de restituer à leurs communautés, qui les réclamaient depuis des décennies, les restes humains qui étaient ou avaient été exhibés. On a fait la restitution des restes d’Inacayal à la communauté de la Tecka, dans la province de Chubut. Mais là ne se terminait pas l’Épopée immorale de la conquête [du « désert », qu’ils disent]. Récemment en 2006, les anthropologues qui travaillaient à de nouvelles restitutions et analysaient des restes, ont informé qu’ils avaient identifié une oreille, une partie du cuir chevelu, une autre du cerveau et du cœur d’Inacayal. Ce fut en 2014, cela fait très peu de temps, que ce guerrier qui n’a jamais renoncé à son identité a été dûment honoré et enseveli selon l’usage de son propre peuple [dans sa terre].

Presque à la moitié de chemin sur la route 40 entre Bariloche et El Bolsón, se trouve le Viejo Almacén del Foyel dont s’occupent Yuyo et sa femme, Marta. Il remplit la même fonction que tant de bars de toutes les routes du monde, placé dans une distance intermédiaire entre deux villes, un hôtel pour manger ou boire un café et utiliser les toilettes, qui sont dehors. Le lieu est austère, en bois, conserve encore l’air XIXè siècle des magasins généraux. C’est l’un de ces lieux qui, bien que des touristes le visitent, n’est pas touristique. Sur sa page internet il se présente comme « Restaurant thématique-Révisionnisme historique patagonique. Truite, agneau, bière artisanale et produits fumés toute l’année ». Un peu plus loin, sur la route, en face, se trouve, le sentier qui mène aux terres du magnat Lewis, aujourd’hui propriétaire de la terre d’innombrables générations de paix, qui donnaient ses meilleures viandes et fruits aux visiteurs, et qui sont allés à la guerre quand ils sont venus pour leur tête, les exterminer, et distribuer leurs enfants parmi les militaires argentins, comme domestiques.

Les murs du Vieil Almacén del Foyel sont couverts des photographies des caciques battus, seigneurs de ces terres dont les noms continuent d’être utilisés, malgré la persécution de leurs descendants, pour attirer des touristes du monde entier. Sans l’âme mapuche, la Patagonie n’aurait pas son iconographie, son esprit, son identité. Quand je suis entrée dans le Magasin, la photo d’Inacayal fut le premier visage que j’ai vu. Celle de cet homme qui quand il avait perdu sa terre, sa famille, sa liberté, son paradis, a continué à défendre d’être celui qu’il était, et aucun autre.

Roi de son entêtement, libre encore dans les humeurs qui ont été mises en flacon dans le formol d’un Musée pendant un demi-siècle, Inacayal n’est pas seulement aujourd’hui un nom qui fait émerger les histoires de millions d’êtres humains considérés comme moins que des humains par ceux qui allaient les tuer pour garder ce qui était à eux. Son nom est aussi une explication : nous sommes aussi des millions ceux qui croyons qu’il faut laver l’Argentine de ce péché original.

Sandra Russo* pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, le 3 mars 2018

Titre original : « Inacayal »

* Sandra Russo est journaliste, éditorialiste, auteur et animatrice argentine de diverses émissions de radio et télévision

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 5 mars 2018.

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Notes

[1Toldería=groupe de tentes. Toldo=tente ou velum

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