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20 janvier 2019

Infox d’une tendance ou d’une autre

par Rafael Poch de Feliu*

 

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Que ferions-nous sans les professionnels qui nous défendent des influences malignes ?

À l’âge de 33 ans, Claas Relotius était un journaliste en vogue qui accumulait une dizaine de prix en Allemagne, la plupart grâce à des articles publiés par l’hebdomadaire Der Spiegel.Parmi ces articles, l’histoire saisissante de deux jeunes frères syriens séquestrés et torturés par l’État islamique avant d’être formés à devenir des bombes humaines.

« Dans ses articles, les grandes lignes de l’histoire contemporaine deviennent claires, tout apparaît comme quelque chose d’absolument et d’humainement compréhensible », dit du journaliste le rédacteur en chef de Der Spiegel, Ullrich Fichter. Dommage que tout ait été inventé : les articles de Relotius étaient fictifs, toujours en bonne harmonie avec les versions dominantes du marché de l’information, mais des fariboles tout de même : 55 articles « complètement ou partiellement » inventés parmi les publications de Der Spiegel.

En réalité, le « prestigieux hebdo » (dixit l’agence EFE), a toujours publié des infox. Au début des années 80, j’ai effectué un tri des actualités que Der Spiegel avait publié lors des trois décennies antérieures quant à l’Union Soviétique et une grande partie du matériel final réunissait une dose considérable de fantaisie grossière. Depuis toujours, cette publication a été l’un des porte-voix préférés de la propagande de la Guerre Froide en Allemagne, via les filtrations des agences occidentales d’intelligence. Naturellement, la même chose se produisait avec le rapport beaucoup plus soporifique de la presse soviétique. La différence résidait dans le fait que tandis qu’en URSS, très peu de personnes faisaient cas à ce qui se publiait (l’avantage d’une grande misère au niveau de ce qui s’imprimait était que cela apprenait à lire les journaux), en Allemagne, tout ce que disait le « prestigieux hebdo » était objet de dévotion.

Grands professionnels

La même chose se produisait avec les chroniques des correspondants anglo-saxons à Moscou dans les années 90. Après son passage par Moscou, l’un d’eux finit par diriger le New York Times, et son collègue directeur du Washington Post, obtint aussi la récompense Pulitzer, avant de devenir directeur du New Yorker… En résumé, des journalistes de poids. À cette époque, vivaient à Moscou des nord-américains sauvages qui, dirigés par Mark Ames, fondèrent un hebdomadaire en anglais appelé The eXile. Chaque semaine ils se consacraient à une lecture minutieuse des chroniques des dieux des journaux New York Times, Washington Post, Independent. Financial Times et autres, où ils détectaient d’énormes quantités de plagiats effrontés, ainsi que des copies de la presse russe qui se faisaient passer pour un rapport rigoureux et originales. The eXile le faisait avec une désinvolture et une rigueur admirables. La désacralisation de ces médias et de ces « grands professionnels » fut catégorique.

Ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de « fake news » prendra désormais le nom d’infox, dont la commission d’enrichissement de la langue française propose la définition suivante : « Fausse information », conçue volontairement pour induire en erreur et diffusée dans des médias à large audience). Les journalistes, tout du moins une bonne partie d’entre eux, sont depuis toujours des semeurs d’infox. Il en existe de diverses catégories, mais les plus qualifiés sont les militants de causes puissamment établies et parrainées. Considérons par exemple le cas du réseau angélique révélé dans un documentaire en novembre et décembre passés par « Anonymous » appelé « Integrity initiative », un scandale qui a été aussi abondamment divulgué par la propagande russe que tu par les médias occidentaux.

Contre l’influence pernicieuse

«  DefendingDemocracy Against Disinformation  », ainsi se définit cette vertueuse ONG. Dirigée par deux types en lien avec les services secrets britanniques, Daniel Lafayeedney et Christopher Donnelly, créée depuis le gouvernement de sa majesté et possédant des antennes dans les ambassades du Royaume Uni de plusieurs pays, l’« Integrity Initiative » (II) est financée par le gouvernement britannique, l’OTAN, le Département d’État des États-Unis, le ministère de la défense de Lituanie et Facebook, selon des documents filtrés que personne n’a démentis.Dédiée à « contrecarrer la désinformation et l’influence maligne de la Russie en Europe, la II se consacre à la réalisation d’opérations de propagande dans les pays européens. Dans plusieurs d’entre eux, l’organisation dispose d’« équipes » de journalistes et d’académiciens, militants de la défense occidentale. Chaque équipe possède un leader et ce qui ressemble à un contact dans l’ambassade britannique respective du pays en question. En Allemagne,par exemple, les documents rendent compte de quatorze membres de l’« équipe » locale, des journalistes de médias tels que Tagespiegel, Die Zeit, Die Welt oule Berliner Zeitung. Au Royaume Uni, l’II a animé une campagne, une fois n’est pas coutume, contre Jeremy Corbin, en le présentant comme « l’idiot utile » de la Russie sur l’île.Mais qu’en est-il de l’Espagne ?

Superlópez à la rescousse

Les documents d’Anonymous racontent l’opération réalisée le 7 juin dernier par les superlópez locaux afin d’empêcher la nomination du Colonel Pedro Bañosà la tête de la Direction de Sécurité Nationale. Wikipedia explique le sujet de la sorte :

« Le 7 juin 2018, il a été annoncé qu’il assumerait la Direction de la Sécurité Nationale d’Espagne avec la responsabilité du secret des communications du gouvernement, la coordination des conseils de sécurité nationale, sécurité maritime et cybersécurité, outre les gestions de crises migratoire et énergétique.56 jours plus tard, s’ébruita l’information selon laquelle Pedro Sánchez, Président du gouvernement espagnol, avait finalement choisi le Général Miguel Ángel Ballesteros pour le poste. »

Un document de l’« Integrity Initiative », explique ainsi la séquence :

Le 7 juin, à midi,l’« équipe espagnole », dirigée par un certain « Nico de Pedro », qui s’avère être « enquêteur principal du CIDOB », centre principal des relations internationales de Barcelone, et « responsable du programme sur la Russie », et deux autres membres, Borja LasherasetQuiqueBadía-Masoni, « apprend que Pedro Baños, connu pour ses affinités avec le Kremlin, est sur le point d’être nommé directeur du département de sécurité nationale qui travaille étroitement avec le bureau du président du gouvernement et qui est très influent en matière d’organisation de la politique ».
« À 14 h : le leader de l’équipe espagnol alerte les autres membres de l’équipe et prépare un dossier pour informer les principaux médias espagnols. L’équipe lance une campagne sur Twitter pour essayer d’empêcher la nomination ».
« 15 h 45 : le leader de l’équipe espagnole alerte l’équipe britannique de II pour qu’elle active son réseau et générer ainsi un soutien international pour la campagne de Twitter. L’équipe britannique crée un groupe de WhatsApp pour coordonner la réponse de Twitter, se créer des contacts sur Twitter pour faire en sorte que les gens prennent conscience et retwittent le matériel. Elle publie le matériel de Nico de Pedro sur le site espagnol stopFake´s également retwitté par des influencers clé. L’équipe envoie le matériel à El País et Le Monde pour publication et alerte les contacts des ambassades du Royaume-Uni et de la France.
« Résultat : à 19 h 45l’équipe espagnole informe que la campagne a créé un bruit significatif sur Twitter. De contacts au sein du Parti socialiste confirment que le Président du gouvernement a reçu le message. Certains diplomates expriment également leur préoccupation. Finalement, tant le Parti Populaire que Cuidadanos demandent au Président du gouvernement d’arrêter la nomination. ».

Les noms de certains de ces superlópez rémunérés par l’OTAN avaient déjà été divulgués sous le motif d’une autre mission militante, celle-là à la charge de l’ONG du magnat George Soros : confectionner une liste de journalistes « pro-russes » durant la crise d’Ukraine. Mais ces activités minables rémunérées, desquelles seule une petite partie se propage, ne sont pas les plus habituelles. Ce qui est le plus courant, c’est de divulguer des infox par conformisme, sous l’effet de ce qui est connu comme « l’effet de troupeau » (l’équivalent anglais étant « mainstream ») : se laisser porter par le courant dans lequel se trouvent les entreprises médiatiques, éditoriales et les savoirs conventionnels d’importation, courant auquel s’ajoute de nombreux informateurs conformistes dénués d’opinion, gratuits la plupart du temps et croyant même défendre les droits de l’homme.

Dans cet étal, le cas du journaliste Relotius résulterait presque sympathique. Il ne participait aux campagnes ni pour l’argent, ni par conviction ni par mélange de ces deux choses ou encore par niaiserie ou idiote vacuité. Relotius embellissait avec habileté une réalité imaginaire et en tirait profit.Il n’était pas un mercenaire, ni un agitateur, mais un créateur de l’infox.Et dans le monde du journalisme réel, ses récompenses doivent être considérées comme authentiques et largement méritées.

Rafael Poch de Feliu* pour son blog

Rafael Poch de Feliu*, Catalogne, 9 janvier 2019

* Rafael Poch-de-Feliu (Barcelone, 1956) a été pendant plus de vingt ans correspondant de La Vanguardia àMoscú, Pekinet Paris. Auparavant il a étudié l’histoire contemporaine à Barcelone et à Berlin Ouest, il a été correspondant en Espagne de Die Tageszeitung, rédacteur de l’agenceallemande de la presse DPA à Hambourg et correspondant itinérant en Europe de l’Est (1983 à 1987). Blog personnel. Auteurde : « La Gran Transición. Rusia 1985-2002 » (La Grande Transition. Russie 1985-2002) ; « La quinta Alemania. Un modelo hacia el fracaso europeo » (La cinquièmeAllemagne. Un modele vers l’échec européen) y de « Entender la Rusia de Putin. De la humiliación al restablecimiento ». (Comprendre la Russie de Poutine. De l’humiliationaurétablissement).

Traduit depuis l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Floriane Verrecchia-Ceruti

El Correo de la Diaspora. Paris, le 20 janvier 2019

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