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1er janvier 2022

TOUT CE QUI MET EN JEU UN SOUVENIR

Il n’y a pas de résistance politique sans résistance émotionnelle

El recuerdo emocional de los helados Laponia

par Sandra Russo *

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Le souvenir sensible du bâtonnet de Laponia est simple et transférable à d’autres scènes dans lesquelles une saveur, un jeu, un chien ou une amitié sont devenus le « ciel protecteur » de notre enfance. Le projet porté par l’extrême droite comprend, justement, l’annulation par millions de ce ciel protecteur.

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La mémoire émotionnelle des glaces Laponia

Dans le quartier des maisons basses, soufflant dans l’air chaud de l’été, l’après-midi, nous étions nombreux, garçons et filles, qui pendant que nos parents regardaient la télévision, nous collions l’oreille à la fenêtre.

À cette époque, on l’entendait généralement de loin, et plus près à chaque minute, une voix masculine sifflante hurlant. Crème glacée ! Glace de Laponie ! ». Dès que cette voix se faisait entendre, l’angoisse nous emmenait tous sur les trottoirs, les pièces à la main, de sorte que lorsque le glacier en sueur à la veste blanche arrivait sur le pâté de maisons, traînant sa charrette le long des pavés, nous formions tous un tourbillon autour de lui en criant petit pot à la fraise ! ou Bâtonnet de chocolat !, pendant que nous respirions cette belle vapeur froide qui s’échappait lorsqu’il ouvrait le chariot.

Je continue à travailler, de temps en temps, avec Philippe Delerm et ses deux livres sur les petits plaisirs et déplaisirs (« Le premier verre de bière » et « La sieste assassinée » ). Pour de nombreuses raisons mais une des plus importantes c’est que son travail permet de retourner au monde sensoriel , à nos sentiments, à ce que l’on vit et expérimente grâce au goût, à l’odeur, au touché, physiquement, parce que c’est ce qui surgit sous tout le reste. Comme la madeleine de Proust, mais élargi à des dizaines de scènes du quotidien en apparence insignifiantes qui nous ont pourtant accompagnées toute notre vie, maintes fois transformées en invités de l’inconscient et autres, en fragments de rêves et très peu, en souvenirs.

J’ai déjà parlé dans une note de son expertise inégalée pour décrire comment le première gorgée de bière entre et est reçue en bouche, dans le texte qui porte ce nom. Delerm montre comment on peut raconter la rencontre du liquide amer qui rebondit, dans ce premier verre, contre le palais. Les verres suivants ne pourraient jamais plus avoir le pouvoir choquant du premier.

En ces jours chauds dans toutes les dimensions qu’on peut imaginer, du fait d’un souvenir émotif sorti du néant même, j’ai encore une fois entendu cette voix sifflante de loin, si loin des deliverys et des freezers [livreurs uberisés]. Elle revint et rapporta le souvenir d’une époque où tout semblait simple : collez l’oreille à la fenêtre et attendre ce cri, Laponia, qui, bien qu’il ne se prêtât jamais à l’analyse, cachait le froid scandinave, les rennes et des nuits blanches, un monde si fantastique et étrange comme celui d’un conte de fées.

Le souvenir gardait le contact des doigts infantiles avec le papier sulfurisé qui recouvrait le bâtonnet et qui restait parfois collé. Les plus impatients se mirent à sucer les restes de papier avec la langue en les recrachant. La consistance du bâtonnet de chocolat de Laponia, je peux encore l’évoquer maintenant. Cela fait partie de qui je suis.

Combien de fois dans notre vie nous souviendrons-nous de ce moment d’enfance qui a fait de nous ce que nous sommes ?, quelque chose de ce genre se demandait Paul Bowles à la caméra dans le film de Bertolucci d’après son roman Le ciel protecteur (1949).

Dans le roman, on comprend mieux pourquoi Bowles a choisi ce titre et non le cliché [argentin] de Refugio para el amor/Un thé au Sahara. C’est l’idée sur laquelle tout se structure. Le quotidien, la routine, ce que l’on sait qu’on attend de nous, ce que l’on attend des autres, la manière de se lier et de ne pas se blesser, cette vie sans chocs est le ciel protecteur qui nous évite de vivre avec la conscience que la Vie est une courte marche, et nous ne savons pas, même si nous professons une certaine foi, comment et ce qui se passera après la fin, ou s’il n’y aura rien.

Le ciel protecteur est celui qui nous recouvre comme le manteau de la tranquillité nécessaire pour que parfois nous heurtions le bonheur ou sa version la plus charnelle et populaire, la joie.

La scène de l’oreille collée à la fenêtre, attendant la voix du glacier, et la mémoire sensible du bâtonnet de Laponia, est simple, elle est transférable à d’autres scènes dans lesquelles un goût, une odeur, un jeu, un chien, un chat, un livre, un jouet ou une amitié soudaine sont devenus le paradis protecteur de notre enfance.

Le projet porté par l’extrême droite comprend justement l’annulation pour des millions d’un ciel protecteur. Nous sommes confrontés à l’entêtement d’un ordre mondial qui refuse d’accepter qu’il ne soit plus le seul ordre possible. La pandémie le dit. Le changement climatique le dit. Les féminismes le disent. Les explosions sociales le disent. Les résultats électoraux le disent. La prétention de privatiser le ciel protecteur de 99% de l’humanité et de le laisser sujet à des catastrophes, des pertes continues, la faim, la soif, la suppression définitive du plaisir dans une certaine dimension, est totalement dystopique.

Sont venus les jours de s’interroger sur la condition humaine, scellés par la conscience que nous passons ici si peu de temps que les arbres et les montagnes nous regardent comme nous regardons les mouches. Le ciel protecteur, cet abri pour que nos vies aient un sens et que nous éprouvions des douleurs mais aussi des joies, n’est pas quelque chose qui peut être privatisé. Nous ne vivons pas dans Meta, mais dans une réalité qui inclut la mémoire infinitésimale des émotions et des expériences que nous avons eues, celles dont même nous ne nous souvenons pas mais qui sont là, pour revenir un après-midi, pour nous donner des nouvelles de ceux que nous avons été. C’est un cadeau de l’espèce que le marché a décidé de transformer en données. Il n’y a pas de résistance politique sans résistance émotionnelle.

Sandra Russo* pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, 1er janvier 2022

* Sandra Russo est journaliste, éditorialiste, auteur et animatrice argentine de diverses émissions de radio et télévision

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 1er janvier 2021.

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