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2 juin 2015

Guerre mondiale en mer de Chine méridionale ?

par Pepe Escobar *

 

Alors que la Guerre froide 2.0 entre les USA et la Russie est loin d’être désamorcée, la dernière chose dont le monde a besoin est très certainement une réincarnation du faucon Donald-il-y-a-des-connus-inconnus-Rumsfeld.

En lieu et place, nous avons droit à un connu-connu prévisible en la personne du chef suprême du Pentagone, Ash Carter.

Ash le néocon a fait tout un spectacle lors du Dialogue de Shangri-la le weekend dernier à Singapour.

Pékin s’affaire à des travaux de remblaiement de neuf îles artificielles en mer de Chine méridionale, soit sept dans l’archipel des îles Spratleys et deux autres dans l’archipel des îles Paracels. Ash a carrément exigé de Pékin un arrêt immédiat et durable de l’expansion, en jugeant que son comportement n’était pas en phase avec les règles internationales, pour ensuite quitter Singapour en survolant le détroit de Malacca à bord d’un V-22 Osprey.

Washington ne cesse jamais de rappeler au monde que la liberté de navigation dans le détroit de Malacca (par où la Chine importe des ressources énergétiques à profusion) est garantie par l’U.S. Navy.

Après Shangri-la, le président des USA Barack Obama a senti le besoin de reprendre la balle en soulignant que la Chine devrait respecter les règles et cesser de jouer des coudes, tout en reconnaissant que certaines de leurs prétentions pourraient être légitimes. Et quoi encore ? Être une puissance dans le Pacifique vous donne le droit de vous prononcer sur absolument tout !

Mettant en perspective la situation dans son ensemble, le Premier ministre de Singapour Lee Hsien Loong a au moins tenté de faire bonne contenance en précisant que l’océan Pacifique était suffisamment grand à la fois pour Washington et pour Pékin.

Nous voici donc ramenés de nouveau dans une zone de deux kilomètres carrés formée de rochers, d’îlots et d’atolls entourés de 150 000 kilomètres carrés d’eau (littéralement) trouble, à des milliers de kilomètres des côtes orientales de la Chine.

Pékin prétend exercer une souveraineté incontestée sur au moins 80 % de la mer de Chine méridionale. L’enjeu en cause ne se limite pas aux réserves pétrolières et gazières inexplorées évaluées à au moins 5 mille milliards de dollars. La zone se trouve, en fait, au beau milieu d’une voie maritime hyper achalandée d’une importance capitale pour l’économie mondiale, par laquelle les pays de l’Europe et du Moyen-Orient ainsi que la Chine, le Japon, la Corée du Sud et bien des pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) font transiter le commerce de l’énergie et d’une myriade d’autres produits.

La fin de non-recevoir du ministère des Affaires étrangères chinois adressée à Ash Carter était assez détaillée. Le point essentiel, c’est que la ligne de conduite en mer de Chine méridionale devrait être (en fait, elle le sera) négociée entre la Chine et l’ASEAN, ce que tout le monde sait en Asie du Sud-Est.

L’élément décisif, c’est que dans la façon dont Pékin voit les choses, tout cela n’a rien à voir avec les USA.

Parlez-en aux néocons de la trempe de Ash. La crainte non feinte des néocons est que l’agression chinoise ne transforme ces eaux en Mare Nostrum de la République populaire de Chine. C’est que depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la capitulation japonaise, la puissance du Pacifique s’est appropriée le titre de Seigneur du Pacifique, de l’Asie à la Californie. Il est facile de voir que les choses vont mal finir, car la volonté nouvelle, manifestée par la Chine, de s’affirmer pourrait sonner le glas de la puissance hégémonique.

Que va faire Ash ? S’il est fidèle à sa parole lorsqu’il dit que les USA veulent demeurer la principale puissance militaire en Asie de l’Est dans les prochaines décennies, il devra envoyer une flotte navale pour bloquer un large pan de la côte orientale chinoise. N’entendez-vous pas le tic-tac de la bombe à retardement géopolitique en mer de Chine méridionale ? [[Sombre réminiscence – Prélude à la Guerre du Pacifique : 1941 fut l’année de l’escalade entre les US et le Japon… À la suite du refus du Japon de se retirer de l’Indochine et de la Chine, à l’exclusion du Mandchoukouo, les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas décrétèrent à partir du 26 juillet 1941 l’embargo complet sur le pétrole et l’acier ainsi que le gel des avoirs japonais sur le sol américain – Wikipédia ↩
]

Attention ! Travaux de remblaiement

En mer de Chine méridionale nous avons le Vietnam, la Malaisie, Brunei et Taiwan qui s’opposent à la Chine. En mer de Chine orientale, c’est le Japon, Taiwan et la Corée du Sud qui s’opposent à cette même Chine. Pékin jure qu’il n’y a pas de zone d’identification de défense aérienne en mer de Chine méridionale prévue pour le moment, car les conditions ne s’y prêtent pas. Rappelons-nous qu’après l’annonce d’une telle zone en mer de Chine orientale à la fin de 2013, le Pentagone a envoyé quelques B-52 s’y balader. La tension était, et demeure (relativement) basse (jusqu’à maintenant).

La notion voulant que la Chine soit un méchant dragon sur le point d’engloutir tous les grouillots autour ne tient pas la route. Bien avant que le commandant de la flotte du Pacifique, l’amiral Harry Harris, ne se plaigne de la construction d’une grande muraille de sable en mer de Chine méridionale, les autres acteurs régionaux étaient loin de n’être que des spectateurs amorphes.

Pendant longtemps, la Chine (ainsi que Brunei) n’avait pas de piste d’atterrissage en mer de Chine méridionale. Les Philippines en ont une sur l’île Thitu. Le Vietnam en a une, en plus d’un héliport, à Truong Sa. La Malaisie en a une sur le récif Shallow, où se trouvent de nombreux avions militaires. Taiwan possède un aéroport militaire sur l’île de Taiping.

Pékin pourrait sûrement utiliser les îles artificielles pour y déployer toute une quincaillerie aérienne et navale. Mais la Chine n’est pas la seule à effectuer des travaux de remblaiement. Le Vietnam fait pareil sur deux atolls dans les Spratleys.

Pour sa part, Washington à obtenu accès à huit bases des Philippines, dont la base navale de Carlito Cunanan, qui est au cœur de l’action en mer de Chine méridionale. Manille, qui est le maillon faible de la région, mise sur une stratégie à deux volets : l’appui inconditionnel de Washington et l’internationalisation de tout ce qui concerne la mer de Chine méridionale.

De son côté, Taiwan est occupée à investir dans sa corvette lance-missiles furtive ; ultra-mobile, lourdement armée et qui demande peu d’entretien.

Il y a aussi le commandant de la septième flotte des USA, le vice-amiral Robert Thomas, qui se réjouit du rôle plus actif que jouent les Japonais non seulement en mer de Chine orientale, mais aussi entre le Pacifique et l’océan Indien.

Il ne faut pas se leurrer, Washington autorise la remilitarisation du Japon. Le moment est donc bien choisi pour surveiller de près ce qui va se passer en mer de Chine méridionale et orientale, notamment tout prétexte dangereux de casus belli entre la puissance hégémonique déclinante et la puissance renaissante qui a cessé de jouer profil bas.

Une Guerre froide version Won Ton, ça vous plairait ?

La table est mise pour un jeu extrêmement dangereux. Pour Pékin, une expansion entre les îles Spratleys et les îles Paracels lui permettrait de dépasser les limites géographiques de l’Asie du Sud-Est, dans l’espoir d’étendre sa puissance de l’océan Indien jusqu’à l’Asie du Sud-Ouest.

Pour Washington, il s’agit de semer des écueils sur la Route de la Soie maritime qu’emprunte Pékin pour importer, en passant par le détroit de Malacca et la mer de Chine méridionale, pas moins de 82 % de son pétrole et 30 % de son gaz naturel.

Attendez-vous à bien des homélies arrogantes à propos du devoir de Washington de protéger la liberté de navigation et à des condamnations incessantes de l’agression chinoise, le tout en contrepoint de l’expansion des Nouvelles Routes de la Soie, de la Nouvelle banque de développement créée par les BRICS et de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures dirigée par la Chine, qui compte dans son conseil d’administration les autres pays des BRICS ainsi que l’Allemagne et d’autres pays d’Europe, tous autant de vecteurs d’une stratégie à plusieurs composantes qui met à mal l’hégémonie du dollar US.

Ils sont bien loin les premiers jours du règne d’Obama, lorsque Kissinger et le docteur Zbig-grand-échiquier-Brzezinski proposaient une relation spéciale entre les USA et la Chine, une sorte de G-2 de facto déséquilibré sous le contrôle de la puissance hégémonique exceptionnaliste. Pékin pouvait bien se méfier. Aujourd’hui, l’administration Obama est revenue à son mode par défaut, qui est l’endiguement. Ash Carter ne fait que pousser les choses un peu plus loin.

Outre la Guerre froide 2.0 qui est loin d’être désamorcée, nous voilà maintenant aux prises avec une Guerre froide version sauce soya ou encore Won Ton. Les néocons des USA feraient mieux de se méfier, car une indigestion de crevettes géantes les guette.

Pepe Escobar pour l’Asia Times Online

Original : « The South China Sea word war »

Asia Times Online Hong Kong, Le 2 juin 2015

Traduit de l’anglais pour Le Saker fr par : Daniel, relu par jj

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan  » (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books, 2014)

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