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25 juin 2019

Gramsci, Fanon et après...

par Raúl Zibechi *

 

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Quelqu’un a écrit, il n’y a pas si long temps, que l’important ce n’est pas qui parle, mais d’où il le fait. J’ai récemment pu comprendre des aspects centraux de la pensée d’Antonio Gramsci dans les communautés paysannes de sa Sardaigne natale, où j’ai participé à des débats avec la Coordinamento Comitati Sardi [Coordination des Comités Sardes] qui regroupe 60 organisations de base.

Le concept de subalternité, source de tout un courant théorique anticolonial (bien qu’on le nomme de façon un peu plus sophistiquée), n’aurait pas été formulé par Antonio Gramsci s’il n’était pas né dans une île colonisée pendant des siècles par des puissances étrangères, qui l’ont transformée en colonie d’exploitation.

Dans la pensée paresseuse, dont nous ne sommes jamais à l’abri, existe la croyance selon laquelle tout l’Occident est colonisateur et tout le Sud est colonisé. Quand dans la réalité, existent des périphéries dans l’une et l’autre partie du monde. Et des résistances formidables.

En 1906, quand Gramsci avait 15 ans, la Sardaigne a été secouée par des luttes ouvrières et des révoltes paysannes, qui se levaient contre les forts déséquilibres Nord-Sud, la répression implacable de l’État italien et un vaste mouvement sarde que le jeune homme a emporté dans sa valise et dans son cœur quand il a émigré dans le Turin prolétaire. Il a pu comprendre la Russie soviétique et paysanne par son expérience en Sardaigne, y compris le rôle des intellectuels dans le processus d’émancipation.

Bien que je ne me suis jamais affilié à la pensée de Gramsci, par préjugés et méfiances, je peux voir qu’il a planté une borne dans la pensée critique avec son regard anticolonial et son apport sur rôle des subalternes.

L’étape suivante, pour le dire d’une manière mécanique et sûrement injuste, correspond à Frantz Fanon, dans la période de la décolonisation et des révolutions du tiers monde. Si Gramsci doit une partie de ses sentiments et idées à la Sardaigne, Fanon est en dette avec l’Algérie qui se lève pour se débarrasser du joug colonial français.

Il a compris comme peu, l’infériorisation que provoque la domination, par son expérience comme psychiatrie à l’hôpital de Blida et, ensuite, dans l’action militante au sein du Front de libération nationale auquel il a consacré sa vie et ses rêves. Dans cette étape de la pensée critique, les sujets de la décolonisation sont ceux les plus en bas, paysans et chômeurs, porteurs de l’énergie collective qui pousse les changements. Il critique le rôle que la gauche, dans les pays colonisés, accorde à la classe ouvrière, par un déplacement mécanique de l’expérience dans la métropole.

Ceux qui comme nous, sont venus à la militance dans les années 60, avons dans une lourde dette envers Fanon, puisqu’il a pu escalader la pente la plus difficile, qui l’a menée à débattre de comment se débarrasser de l’intériorisation du dominateur qui a fait tant de mal aux processus révolutionnaires. Seulement cet apport inestimable doit être placé dans un lieu détaché de notre monde.

Mais c’est dans le troisième moment quand les changements les plus étonnants et encourageants sont enregistrés. C’est l’époque actuelle, disons, la période qui s’écoule depuis la fin du socialisme réel et qui a l’un de ses centres en Amérique Latine. La pensée critique anticoloniale commence à être tressée par la pensée anti-patriarcale, fécondant un anti-capitalisme radical, enraciné dans des sujets féminins et masculins collectifs que, désormais, nous nommerons peuples en mouvement.

Le concept m’est parvenu grâce à une jeune étudiante quechua d’Abancay (Pérou), Katherin Mamani, dans un débat dans lequel nous repoussions l’idée eurocentrée de mouvement social. Je la mentionne parce qu’elle incarne le noyau de la période actuelle.

Premièrement, c’est qu’il semble impossible de séparer les idées des pratiques. Les actions constantes et de masse des peuples, sont le combustible de la pensée critique, qui devient stérile quand elle se regarde seulement dans le miroir de l’autosatisfaction intellectuelle.

Deuxièmement, c’est l’empreinte des femmes des classes populaires. Cela semble si évident que cela m’exempte de plus grands commentaires. Bien qu’il faudrait dépasser le concept de pensée quand nous nous référons au mot des femmes qui luttent, quelque chose que nous sommes encore loin d’obtenir.

Troisièmement, c’est que nous sommes devant des pensées collectives, communautaires, qui rendent presque impossibles de déterminer qui a marqué tel ou tel concept, cela dépasse l’hérédité patriarco/coloniale léguée par le savoir académique. Les idées qui germent à l’extérieur des institutions, bien que ces dernières cherchent toujours à les coopter, et sont le fruit du partages entre ceux d’en bas quand ils débattent et combattent.

Enfin, les nouveaux développements sont valides seulement s’ils s’avèrent utiles pour promouvoir les émancipations collectives. Et, surtout, pour construire ce qui est nouveau. Parce que ce dont il s’agit, en plus de mettre des limites aux projets de là-haut, c’est de construire et de créer une vie là où le système, à droite et gauche, produit seulement la mort.

Ce n’est pas rien par les temps qui courent. Le chemin parcouru en un peu plus d’un siècle est remarquable. Nous sommes devant des pensées collectives qui naissent en faisant front au système et à ses répressions.

Raúl Zibechi* pour La Jornada

La Jornada. Mexique, le 21 juin 2019.

* Raúl Zibechi Journaliste uruguayen, est enseignant et chercheur et conseiller de plusieurs groupes sociaux en Amérique Latine et en Europe.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 25 juin 2019

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