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23 juin 2021

Etonnements libéraux :
la division de la droite selon l’un de ses membres

par Rafael Poch de Feliu*

 

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La division entre gauche et droite passe par deux vecteurs fondamentaux et indissociables, dit Oskar Lafontaine : le rejet du modèle néolibéral et le rejet de la guerre. On ne peut pas être de gauche sans combattre un système socio-économique qui place le profit et l’exploitation au centre de l’économie humaine au point de mettre en danger l’avenir de l’espèce. Ce n’est pas de gauche qui ne répudie pas la domination économique et militaire des nations les plus fortes dans les relations internationales. C’est-à-dire que la gauche est : l’anticapitalisme, l’environnementalisme, l’anti-impérialisme et l’antimilitarisme. Ce qui reste de l’autre côté est « de droite » même s’il se nomme vert ou « socialiste ». A partir de là, les programmes de transformation, les réformes, les pragmatismes et les possibilités sont des questions de tactique, objet de débat légitime et nécessaire, mais ignorer certains de ces vecteurs fondamentaux, ou les remplacer par des « modes de vie », laisse le sujet en dehors de la gauche.

La confusion, la crise et la faiblesse actuelles de la gauche en Occident sont dues au manque de clarté concernant ce consensus général de base. La droite est une autre affaire. Elle n’est pas en crise mais il est divisée.

Le livre de la journaliste étasunienne de droite Anne Applebaum, Twilight of Democracy, parle de cela. Dans le chœur des pleureuses de la division de la droite, dans un vecteur « libéral » et « illibéral », phénomène généralisé en Europe et aux États-Unis, le livre d’Applebaum est exemplaire par l’aveuglement de l’étonnement qu’il exprime.

Applebaum est un guerrier froid des temps présents, une mise à jour de ce soutien de Robert Conquest du Pentagone dans les croisades de la guerre froide, dont le principal mérite était de multiplier par cinq les chiffres, déjà assez effrayants, de la répression stalinienne. Lorsque Gorbatchev a ouvert les dossiers et que les chiffres de Conquest ont chuté, le vieil agent de l’Information Research Department (IRD), l’unité de propagande secrète des renseignements britanniques, a eu le culot de rester dans ses lignes. Aujourd’hui, ses livres sont complètement discrédités.

Applebaum est en quelque sorte une deuxième version de cela.

Comme Conquest, cet auteur a également écrit des livres militants primés sur le Goulag et la famine en Ukraine. Académiquement, ils n’apportent rien, mais ils cadrent très bien avec la propagande atlantiste requise aujourd’hui pour maintenir le continent bien divisé et la Russie bien diabolisée. Son dernier livre, traduit en espagnol sous le titre Le crépuscule de la démocratie, la séduction de l’autoritarisme, est intéressant car il va au-delà de ce service-rendu. Elle illustre l’incapacité de la droite « libérale » à expliquer la genèse du trumpisme et de ses épigones européens en réaction à la gestion néolibérale des dernières décennies. C’est précisément pourquoi son succès éditorial est garanti.

Applebaum, qui est arrivée à Varsovie en 1988 en tant que correspondante de The Economist , a ajouté la vision polonaise particulière de l’histoire européenne (« victimes des deux totalitarismes ») à son propre bagage de droite, et a épousé en 1992 le brillant journaliste Radosław (Radek) Sikorski Étoile montante polonaise de la droite libérale européenne devenu ministre de la Défense et des Affaires étrangères de son pays. Le livre d’Applebaum exprime son étonnement devant la défection massive du libéralisme de droite polonais pour embrasser le populisme trumpiste des frères Kaczynski, leurs paranoïas complotistes et leur parcours rétrograde, antisémite, chauvin et ultra-catholique contre l’étranger et celui qui est différent. Dans cette tournure, l’auteur perd des amis, prend ses distances avec d’anciens compagnons de voyage polonais et européens, et en expliquant ses raisons, elle échappe à tout examen introspectif.

Depuis la fin des années 1980, l’ensemble de la réforme libérale-tatchériste de Leszek Balcerowicz (son nom était dévotement invoqué par les libéraux à l’esprit stalinien de l’école de Yegor Gaidar dans la Russie des années 1990) a placé le patrimoine national entre les mains de capitaux étrangers, plus de 30% de l’industrie et 70 % des actifs bancaires, ainsi que le récit qui en était fait, 80 % de la presse écrite. Et tout le processus s’est fait sous le manteau, sans la moindre consultation.

« La majeure partie des décisions stratégiques de l’évolution post-communiste du pays ont été prises sans consultation ni mandat démocratique, l’ordre politique qui a présidé à l’application du libéralisme économique en Pologne était en lui-même une forme d’autoritarisme incontrôlé malgré le soutien des libéraux démocrates. En Pologne et en Occident », résume Gavin Rae. Le référendum qui a approuvé la constitution avait une participation de 43%, l’adhésion à l’UE a été soutenue par 42% (2004) et l’inclusion dans l’OTAN (1999) n’a même pas été consultée. C’est-à-dire : l’autoritarisme désormais dénoncé était déjà une réalité lorsque les amis d’Applebaum étaient au pouvoir en tant que libéraux européens et atlantistes respectables.

La nouvelle économie a conduit deux millions de Polonais à chercher la vie à l’étranger alors qu’en 2012, 25 % des emplois étaient temporaires. Devenu un symbole de la corruption élitiste libérale, le propre mari d’Applebaum a été pris dans le dit « Waitergate » comparant les relations de la Pologne avec les États-Unis avec le sexe oral (quelque chose d’assez précis et applicable à l’ensemble de l’UE) au cours d’un repas à 500 $ de homard aux frais du trésor public...

Tout cela connait des chronologies similaires dans de nombreux pays européens. En France, avec une société plus éveillée, la réaction - que représente le lépenisme - a été beaucoup plus précoce, mais en changeant les dates et les noms, chaque pays peut apporter sa propre chronique qui favorise la vague antilibérale dans le champ de la droite.

Plutôt que de revenir sur les résultats des décennies précédentes, Applebaum préfère attribuer le spectacle polonais à des explications beaucoup plus confortables comme l’héritage du communisme, le conservatisme de l’Église catholique, la paranoïa de la population et ses xénophobies. Son livre expose un aveuglement malhonnête aux désastres causés par la large droite néolibérale, un spectre qui comprend non seulement les verts et les sociaux-démocrates en Allemagne, et est comme la traduction européenne de la légende américaine qui explique le succès populaire du trumpisme dans l’« ingérence russe » et autres bagatelles.

La dégradation de la majorité, l’enrichissement obscène de quelques-uns et le discrédit des médias aux mains de magnats qui ont rendu l’autoritarisme « sexy » disparaissent de l’analyse. A la place on propose une espèce de psychanalyse sur le rejet du communautarisme et de ce « style de vie » (Sarah Wagenknecht de Die Linke en su libro Die Selbstgerechten – Los Arrogantes) qui est aussi quasi l’unique attribut d’une grande partie de de la « Gauche ». Égalité et équité réduites à « l’égalité des sexes » et autres, la blague du langage inclusif (glorieusement rejetée en France), la justice comme question identitaire, et la charité envers les émigrés, qui en ont aussi besoin, au lieu d’affronter l’impérialisme, le bellicisme, la dette écologique et le commerce déloyal qui sont à la base des flux migratoires Sud/Nord.

Lors du dernier massacre israélien de Palestiniens en mai, déclenché par l’attaque de la mosquée al-Aqsa de Jérusalem en plein ramadan (et que se passerait il si la basilique Saint-Pierre du Vatican était remplie de gaz et de balles en caoutchouc israéliennes à Pâques ?), le journaliste brésilien Pepe Escobar a présenté la réalité de la démocratie libérale occidentale actuellement existante :

« Nous avons bombardé les sièges de médias et détruit la liberté de la presse dans un camp de concentration à ciel ouvert tandis que nous interdisions les manifestations pacifiques (France) dans des conditions d’état d’urgence au cœur de l’Europe ».

L’étonnement libéral exprime une incapacité à comprendre liée au déclin des démocraties occidentales de faible intensité au XXIe siècle et à la malhonnêteté intellectuelle de leurs propagandistes.

Un sondage d’avril a révélé que, pour la première fois, la confiance du public dans les médias aux États-Unis est inférieure à 50 %. « Mauvaise nouvelle pour les journalistes : le public ne partage pas nos valeurs », titrait The Washington Post, le journal appartenant au cinquième homme le plus riche du monde dont précisément Anne Applebaum fait partie du conseil éditorial.

Il ne s’agit pas d’en avoir marre de la défense du privilège oligarchique, il ne s’agit pas de la justification obscène et systématique du statu quo impérial et de la manipulation grossière et plus cynique de l’information. Il s’agit de « technologies », d’« Internet », de « fausses nouvelles » - comme si celles-ci n’étaient pas quotidiennes dans la presse établie depuis toujours - quand ce n’est pas la faute des ignorants qui ont cessé de se syntoniser à quelques « valeurs »... Indépendamment de ces diagnostics, la réaction suit son cours. Ceux qui ne comprennent pas sa signification ne peuvent qu’être étonnés.

Rafael Poch de Feliu* pour son Blog personnel

Rafael Poch de Feliu. Catalunya, le 21 juin 2021.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris ; le 23 juin 2021.

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