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31 mars 2014

El Salvador : de la guerrilla à la présidence de la République

par Jean Ortiz*

 

La chronique de Jean Ortiz. Nery Diaz participe aujourd’hui au Festival latinoaméricain CulturAmérica de Pau avec un rare bonheur. Elle vient d’apprendre que le Tribunal Suprême Electoral, après avoir validé les résultats de la présidentielle, 50,11% pour les deux candidats du FMLN, les a déclarés officiellement président et vice président. La droite a tout fait pour délégitimer ces élections, après avoir mené une sale campagne de terreur, de mensonges gros comme un volcan.

Elle est de los « Nonualcos » Nery Diaz, et fière de prolonger une histoire rebelle. Cette partie centrale et occidentale du Salvador est la plus indienne (et métissée d’Indien) du pays, le « petit Poucet » du continent. « Petit Poucet ». Ainsi l’appela un fabuleux poète, Roque Dalton, au destin tragique et révoltant. Ce barde lumineux, révolutionnaire jusqu’au bout des mots, fut assassiné par ses camarades de l’Armée Révolutionnaire du Peuple (ERP), pour « trahison » : « intelligence » avec la CIA ... et, en toute logique, avec la révolution cubaine !! L’un des dirigeants de l’ERP à l’époque (1975) où fut commise cette infamie, sur la base de fausses accusations, est devenu le prototype du repenti ; il crache obsessionnellement sur « la révolution », le FMLN, Evo Morales, le Venezuela bolivarien, dans les colonnes de l’organe officieux du PSOE : « El País ».

Elle, Nery Diaz, aujourd’hui députée salvadorienne à l’activité et aux responsabilités débordantes, est fille de pauvre, de « los Nonualcos », la petite patrie du mythique leader indien Anastasio Aquino. En 1833, il prit la tête d’un soulèvement paysan. Devenu pour le peuple le « commandant général des armes de libération », Anastasio fit trembler les nantis. Un libérateur à abattre à tout prix ! Après mille prouesses, il fut capturé par l’armée de l’oligarchie, condamné à mort et décapité. Oui, décapité. Les rebelles n’ont après tout que ce qu’ils méritent ; l’ordre capitaliste ne saurait être contesté. Et pour que le peuple comprenne bien, sa tête fut exposée dans une cage portant un écriteau : « le sort d’un subversif ».

Mais le peuple est têtu. « Testarudo ». « Cabezudo ». Têtu. En janvier 1932 il se soulève à nouveau, contre les « 14 familles » qui se partagent le pays. Le « meneur » de cette insurrection des damnés de la terre, Farabundo Marti, a combattu Somoza premier et les « gringos » au Nicaragua, aux côtés de Augusto César Sandino, dans « la petite armée folle » du « général des hommes libres ». Fondateur du parti communiste de El Salvador, Farabundo connaîtra à peu près le même sort que l’Indien Aquino. Le soulèvement sera écrasé avec une bestialité inouïe. 30.000 morts. Une saignée qui laissera le pays quasiment sans bras, sans hommes.

Et puis la longue nuit des gouvernements ploutocratiques, soumis à Washington, pourris et aveuglément répressifs...Et puis toujours les chiens de garde, la dictature militaro-politique des démocrates chrétiens et de l’ultra droite fasciste, l’ARENA, dont le leader, le major d’Abuisson, « tueur pathologique » selon ses propres maîtres, est l’ordonnateur de l’assassinat de l’archevêque de San Salvador, monseigneur ROMERO, la voix des sans voix. Washington arme et finance sans scrupules ces militaires amis et les tueurs des « escadrons de la mort » ; l’empire tire toutes les ficelles afin que le Salvador ne devienne pas, comme le déclare Ronald Reagan, « un nouveau Nicaragua ». Plusieurs organisations révolutionnaires, devant l’impossibilité de toute autre forme de lutte, ont pris les armes.

Le père de NERY doit partir pour le maquis afin d’échapper aux menaces pressentes des gardes. Il abandonne ses onze enfants.
Elle, NERY DIAZ, ne supporte plus les humiliations quotidiennes et finit par rejoindre les guerrilleros des FPL (Forces populaires de Libération) ; elle a seize ans et sera donc « guerrillera » jusqu’aux accords de paix de 1992. 12 années de maquis, toute une jeunesse, sur le « front central et para-central », la région des volcans de San Vicente et Chichontepec. Son fusil M16 ne la quitte jamais. Le soir, la trentaine de guerrilleros dort au campement, dans des hamacs ou sous des « casitas » (petites tentes de ponchos et de « chompas »). Les combattants, jeunes, se doivent à une éthique rigoureuse : respect du (de la) camarade, dignité, discipline, politisation, entraide... Les relations amoureuses sont régies par les « comandantes ». Les « couples légaux » mènent une vie quasi normale de couple. Les couples informels doivent solliciter l’autorisation de l’Etat-major pour un frisson, tout comme les couples séparés par la distance. De temps à autre NERY obtient une permission pour se rendre, à pied, quelques jours dans un autre campement, afin de roucouler avec « mi amor ».

Au maquis, elle est devenue infirmière, formée sur le tas. Un jour, un blessé par balle arrive à l’hôpital de campagne du campement ; il faut l’amputer d’un bras, à la scie. Lorsque NERY s’approche, elle reconnaît son père. Bouleversée, elle serre les poings et joue malgré l’émotion son rôle dans la petite équipe médicale de la guerrilla. Lors des déplacements, elle porte l’hôpital dans sa « mochila » (sac-à-dos). Lorsque les praticiens amateurs manquent de liquide de perfusion, ils utilisent l’eau de coco. Le miel d’abeille et les serviettes hygiéniques suppléent le manque de gaze.
Chaque branche du FMLN a ses « campamentos ».

Le « comandante » Leonel Gonzalez (alias de guerre) dirige celui de Chalatenango (FPL) et Oscar Ortiz celui du volcan de San Salvador, dans le département de « La Libertad ». Les communistes du PCS font partie du « front paracentral » et sont implantés aussi dans la « zone métropolitaine », tout comme les FPL. L’ERP, quant à elle, est basée dans le département de Morazan.

L’armée attaque souvent les « campamentos » des muchachos, par surprise, avec des troupes héliportées. NERY raconte les folles courses de repli, la peur, les chutes et puis les fous rires. ; et lorsque parfois un membre de la colonne s’égare, la peur de tomber sur une mine posée par la propre guerrilla sur les chemins. Lors des marches de nuit, interminables, de 40 km et plus, pour ne pas se perdre, chacun met dans son dos un petit bout de gousse fluorescente d’un arbre tropical dont elle a oublié le nom. Les jours de pluie, on se mouille à qui mieux mieux. Les combattants mangent à base de riz, de haricots secs, de lait, de margarine, de gâteaux, de sucre, achetés par l’équipe chargée du ravitaillement.

Et comment résister aux fêtes de village lorsque l’on est jeune ? Un soir de nouvel an, quelques guerrilleros guinchent, boivent comme tout un chacun, puis tirent en l’air pour fêter l’année nouvelle. De retour au campement, le chef du bataillon, un téméraire, actuel ambassadeur quelque part, sanctionne comme il se doit les fêtards ; il les condamne à un grand « chicharrón », des exercices physiques rédempteurs.

Les blessés ? Les guerrilleros ont creusé des caches souterraines (les « tatues »), pour les dissimuler. Les infirmiers y respirent par des « palitos », des petit bouts de bois creux. Les bombardements ? Il fallait vivre avec. Tous redoutables. Ceux des grands avions C47, ceux des plus petits, les très rapides A37, et des plus petits encore, les « puchanpul », qui « fumiguent » des balles.

Les guerrilleros ripostent par le harcèlement, les embuscades. NERY DIAZ participe à l’attaque de la caserne de « El Paraiso » (Chalatenango), en décembre 1983. Quinze jours de marche pour s’y rendre. Beaucoup de morts, des soldats capturés et remis ensuite à la Croix Rouge internationale, du sang, toujours du sang.

Un jour, NERY DIAZ se rend compte que, alors que le règlement y est réticent, elle est enceinte. Commence alors une grossesse atypique au maquis, sans aucun examen pré-natal, et une vie quasi normale dans l’anormalité du risque permanent. Lorsqu’elle ne peut plus porter le fusil, le « comandante » lui attribue un pistolet. A terme, sous un faux nom, on la conduit à l’hôpital de San Salvador pour accoucher, puis on l’héberge dans une « maison de sécurité » du front.

NERY DIAZ participe aujourd’hui au Festival latinoaméricain CulturAmérica de PAU avec un rare bonheur. Elle vient d’apprendre que le Tribunal Suprême Electoral, après avoir validé les résultats de la présidentielle, 50,11% pour les deux candidats du FMLN, les a déclarés officiellement président et vice président. La droite a tout fait pour délégitimer ces élections, après avoir mené une sale campagne de terreur, de mensonges gros comme un volcan.

Un volcan, car au Salvador il n’y a pas vraiment de montagnes. La montagne des guerrilleros, c’était le peuple. Le camarade « comandante » « Leonel Gonzalez » (nom de guerre), instituteur, chef de l’organisation révolutionnaire la plus importante, les FPL, puis « comandante » du FMLN, Front Farabundo Marti de Libération Nationale, devient Salvador Sanchez Cerén, président du Salvador. Le vice-président, « comandante » Oscar Ortiz, diplômé en Sciences politiques, vient également du maquis. Farabundo Marti disait : « lorsqu’on ne peut écrire l’histoire pacifiquement, on l’écrit avec son sang ».

Du maquis à la présidence du pays. Par les armes, puis par la lutte politique, électorale, mais toujours appuyés sur le mouvement social. NERY DIAZ lance, dans l’amphi empathique et enthousiaste de l’université paloise : « Et nos promesses, nous allons les tenir ! ». « ¡SÍ SE PUDO ! ». « Oui, c’est possible : nous avons pu ! ».

L’Humaniteé. Pau, le 30 Mars 2014

*Jean Ortiz est un historien, journaliste, syndicaliste, maître de Conférences à l’Université de Pau, et homme politique français. Il a créé et anime depuis 1992, à Pau, le festival latinoaméricain « CulturAmérica ».

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