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12 novembre 2015


Des raisons pour revoir « Miracle à Milan » de Vittorio De Sica

par Antonia García Castro *

 

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Qui n’a pas autour de soi un ou plusieurs amis complices qui de temps à autre lui signalent : « regarde ça, lit ça » ? C’est toujours réconfortant de voir que ce postulat en vigueur dans l’école publique argentine se confirme : nous savons tous quelque chose et nous ignorons tous quelque chose mais pas la même chose. D’où l’importance de l’échange. C’est ainsi qu’un ami m’a dit il y a quelques mois : « regarde ça ». Et « ça », c’était le film « Miracle à Milan » [Palme d’Or 1951], le classique de Vittorio De Sica, que n’importe qui, aujourd’hui – aspect positif d’Internet –peut voir sans bouger de chez lui.

Le lecteur se rappelle peut-être le visage de Totò, il buono ; ses yeux, son sourire, cette manière qu’il avait de dire « buongiorno ! ». Ce que signifiait ce salut. Le drame qui se trame et qui a pour scène un terrain vague où s’installent des miséreux, convoité par de puissants entrepreneurs dès qu’on y découvre du pétrole. En elle même, la trame s’avère terriblement actuelle, en consonance avec ce que Patricio Herman écrit, au quotidien, dans ce journal. Cependant, j’ai repensé au film aujourd’hui pour des raisons tout à fait différentes, secondaires si l’on veut, liées aux manières et l’absence de manières de ceux qui vivent dans les grandes villes (et aussi à quelques considérations de nature politique).

Il pleuvait à Buenos Aires ce matin. Et le 63, qui traverse Villa del Parque, longe quelques cimetières et finit son parcours à Belgrano, un quartier plutôt aisé, était bondé. Dans ce bus, j’ai été témoin de la scène suivante. Une dame était assise et regardait tomber la pluie, lorsqu’un monsieur s’est approché d’elle. C’était un homme assez grand, relativement âgé – plus âgé qu’elle – brun, assez maigre, et il portait un costume. La dame l’a regardé et lui a immédiatement laissé sa place. Le monsieur a hésité, son visage a exprimé la surprise ; puis, il a remercié la dame et s’est assis. Je peux me tromper mais il m’a semblé que le monsieur était surpris parce que même s’il est habituel de céder son siège aux gens « âgés », ce n’est pas si habituel de le céder aux gens modestes. C’était le cas. Ce monsieur avait tout l’air d’un travailleur, sur le point de prendre sa retraite, qui s’en va négocier avec le patron. C’est là que Totò et Vittorio De Sica me sont revenus à l’esprit. Car si leur manière de penser– c’est-à-dire veiller non seulement sur les vieux et les enfants, mais aussi sur tous ceux qui en ont besoin, en particulier sur les travailleurs les plus pauvres– s’était imposée, cette attitude « surprenante » aurait été la norme, la règle. Ce qui était rationnel.

Et je pensais à tout cela dans le bus, tandis que du coin de l’œil j’observais une jeune femme qui se maquillait comme si, au lieu d’être entourée d’ inconnus, elle s’était trouvée dans sa salle de bain. Je cogitais donc, tout en essayant de faire abstraction du jeune homme que j’avais près de moi et qui pour une raison ou une autre et – lui aussi– comme s’il était dans sa salle bain, a sorti un déodorant en aérosol et, sans se gêner le moins du monde, s’en est littéralement aspergé, avec les effets que le lecteur peut imaginer. Des voyageurs ont ouvert les fenêtres et un vent frais est entré qui a vite fait de me ramener au film de Vittorio De Sica.

Ce n’est peut-être pas une faute grave de ne pas avoir vu ce film plus tôt mais… quel dommage ! Il me semble que si cette œuvre – et bien autres – étaient obligatoires dans l’éducation des enfants d’un pays, on aurait des citoyens tout à fait différents. Des citoyens qui ressembleraient peut-être à un architecte que j’ai connu et qui avait vu le film. J’en suis sûre, on me l’a raconté. Mais, même si on ne me l’avait pas raconté, je pourrais le déduire. Pour trois raisons.

La première. Cet architecte qui, d’après son frère aîné, était « la générosité ambulante », a passé toute sa vie à faire des maisons pour les plus pauvres. Des maisons destinées à ceux qu’il appelait, affectueusement, les « pouilleux ». Sans aucune forme de condescendance parce que l’architecte était issu d’une famille en tous points semblable aux familles avec lesquelles il travaillait. Tout comme Totò.

La deuxième. Cet architecte profitait de chaque espace (chantier, salle de classe, boucherie ou simple trottoir) pour faire un travail pédagogique. Tout comme Totò qui, au lieu de donner aux rues le nom d’une personne, utilisait les tables de multiplication « pour que les enfants apprennent quelque chose ». C’est ainsi qu’il peignit le panneau : « Strada 5×5=25 ».

La troisième. Le lecteur qui a vu le film sait que, dès le début, il y a une scène de vol. Quelqu’un vole à Totò sa sacoche, c’est-à-dire : tout ce qu’il a. Et Totò, il buono, qui dans notre société serait probablement taxé de fou ou de sot, suit le voleur, entame aimablement une conversation avec lui et certaines choses se passent. Ce que fit également l’architecte.

(Ici j’ouvre une parenthèse parce que cette histoire devrait figurer dans un livre. Le hic c’est que je mets un temps fou à écrire les miens, et je me dis que je ferais bien de commencer à les citer par avance. Disons donc que dans un livre hypothétique qui aurait pour titre « Histoires de l’architecte errant », page 45, on aurait la scène suivante).

Une nuit, deux voleurs se sont introduits dans la maison de l’architecte. Ils l’ont attaché et ont commencé à transporter dans la rue toutes sortes d’objets. Leur besogne étant finie, l’architecte leur a demandé : « Et maintenant ? Comment faites-vous pour emporter tout ça ? » Les voleurs étaient embarrassés : ils n’en savaient fichtre rien. « Bon – dit l’architecte – lâchez-moi, je vous ramène ». Ceci explique sans doute cela car, des années plus tard, à l’enterrement de cet homme, il y avait bel et bien quelques repris de justice.

Sur le point d’arriver à destination, alors que je rédigeais cette chronique in mente, comme dirait Roberto Arlt, avec une pensée émue pour mon directeur, une différence importante m’est apparue entre Totò et l’architecte. Ou plutôt entre Vittorio De Sica et l’architecte. Vittorio De Sica était communiste. L’architecte Cedrón était péroniste. Je pourrais ne pas le dire. Je pourrais ne pas le dire pour ne pas faire de vagues, et que tout le monde soit content. Sauf lui, sauf moi.

Lorsque j’ai connu l’architecte et le frère qui m’a fait connaître « Miracle à Milan », il a bien fallu que je réexamine certaines idées que j’avais sur l’Argentine et qui ne constituaient pas un savoir sur son histoire ni sur sa politique. J’ai consacré à ce sujet une autre chronique dans ce journal. Cependant, et de ce fait même, je vais me permettre ici un clin d’œil de chroniqueur à chroniqueur : non, les péronistes ne gagnent pas toujours et quand ils perdent, en particulier les péronistes les plus pauvres, les « pouilleux », « les patas en la fuente », [1] ils perdent tout. Parmi les choses que j’ai apprises ou que je crois avoir apprises grâce à l’architecte Cedrón et aux siens, celle-ci : on ne peut pas serrer la main aux idéologies, ni aux partis politiques, mais on peut en revanche serrer la main d’un homme. Peut-être que ce n’est pas prétentieux que de penser que Vittorio De Sica aurait été d’accord. Buongiorno !

Antonia García Castro* para Diario y Radio Uchile

Diario y Radio Uchile. Chile, 2 de noviembre 2015

*Antonia García Castro De nationalité chilienne. Diplômée de l’IEP de Paris, docteur en sociologie (EHESS). Collaboratrice de la revue Cultures & Conflits et du journal électronique de Radio Universidad de Chile.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diaspora latinoamericaine par : Estelle et Carlos Debiasi et corrigé para l’auteur.

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Notes

[1L’image des travailleurs, les pieds dans la fontaine de la Place de Mai, est une carte postale inoubliable des événements du 17 octobre 1945. Elle symbolise l’arrivée du péronisme pour changer la vie du peuple argentin qui s’est mobilisé pour Perón.

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« Los patas en la fuente ».
Buenos Aires, el 17 de octubre 1945

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