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22 février 2015

De la politique et de la démocratie

par José Steinsleger *

 

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Je crois… Et vlan !... Voilà que j’ai commencé par « je crois »… Usage abusif, certainement. Qui se soucie de ce que « croit » autrui ? Peut-être, dans le meilleur des cas, serait-il intéressant de savoir ce que « pense » (différence subtile) l’autre, de tel ou tel sujet.

Il est nécessaire de se distancier des croyances enracinées, et de celles qui, de manière tautologique, nous font prendre des vessies pour des lanternes. V. gr. : « sans principes, point d’éthique « politique ». C’est un fait et… « L’amour est plus fort que la haine » ?, « méfiance est mère de sûreté », « rien ne sert de courir… » Dictons de biscuits chinois et d’almanachs.

En se basant sur l’exemple d’un satrape chez les Borgia, le génie de Machiavel repose sur le seul fait d’avoir décrit la politique de son temps. Les politologues à la carte pourraient-ils se souvenir si Machiavel a laissé une trace écrite sur la démocratie ?

Avec une lucidité que les esprits tièdes appellent « froideur », Machiavel s’est borné à étudier l’exercice politique du pouvoir qu’il a pu observer de près sans jamais l’exercer. Mais ses conclusions n’ont rien à voir avec le qualificatif « machiavélique » dans l’acception que les « esprits bien pensants » lui ont donné à seules fins de le discréditer.

Quelques maximes du grand florentin : « Le bon citoyen doit pallier l’infortune des hommes et les conforter dans leur bien-être » ; « …il doit tous les estimer : vanter les mérites des justes et témoigner de la clémence envers les réprouvés » ; « La tromperie est vile » ; « La fourberie qui consiste à rompre la parole donnée et les accords consentis est déshonorante même en temps de guerre » ; « Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie  », et cætera.

Les choses de la politique suivirent leur cours et, parallèlement, la lente, progressive et aucunement « universelle » évolution du concept de « démocratie ». Qui, dit-on, aurait été réinventé par les malandrins et les esprits pratiques anglais, en adaptant ses principes aux intérêts de la modernité capitaliste.

Sous cet éclairage, on comprend mieux, alors, que les classiques du marxisme aient réfuté la politique comme caractéristique rémanente de toute forme de société. Ou qu’ils aient tenté de l’infirmer, ne pouvant pas l’examiner en la séparant du « tout » social. Jusque là, pas de problème. En théorie, seulement.

Toutefois, en remplaçant les choses de la politique par le « matérialisme historique », le marxisme classique n’est pas parvenu à passer le test de la pratique. Ou, et suivant en cela l’Anglais Axel Callinicos, les conséquences d’appréhender l’ensemble des problèmes de la politique d’une façon universelle et commune à toutes les formes de société, reviendrait à « aborder les traits spécifiques de ces problèmes en les réduisant à la dimension des problèmes de toute société ».

Dès lors, les sévères difficultés auxquelles sont encore confrontés les penseurs de la gauche latino-américaine dans l’analyse des processus démocratiques au Vénézuela et en Argentine, en Équateur ou en Bolivie, sont plus aisément compréhensibles.

Difficultés qui, dans les années 1980 et 1990 n’apparaissaient pas dans les réflexions a priori du marxisme « réellement existant ». Il est vrai que certains, avec l’idée de « compromis », de résurrection « grâce à la gauche » avaient rompu la lance contre le célèbre philosophe nazi qui avait radicalement nié l’idée de démocratie, sans parler des « sociaux-démocrates » et des « eurocommunistes » qui ont adhéré au néolibéralisme et rien de plus.

Malgré cela, les peuples (peut-on employer le terme « peuple » ou vaut-il mieux user de « société civile » ?) se sont jetés dans l’arène des urnes, en utilisant la politique comme outil d’émancipation. Comme pressentant ce que Marx appelait « …l’ensemble des relations sociales », et les différentes (et intransmissibles) formes de la vie sociale.

La politique n’allait pas pour autant cesser d’être « l’expression la plus concentrée de l’économie » ou, si l’on préfère, de la « lutte des classes ». Mais cette fois en l’insérant dans un contexte de changements historiques concrets. Les principes de la démocratie ont gagné en modernité, et « l’impératif catégorique » de la politique, énoncé il y a 200 ans par un autre philosophe célèbre qui n’a jamais quitté son village, a recouvré du sens.

Aujourd’hui, la démocratie a pris la forme d’un quadrilatère, où deux grandes forces se disputent l’espace : la première le dilate, en acceptant le conflit ; l’autre le comprime, en idéalisant le « consensus ». Mais comme il n’y en a jamais deux sans trois, il manque les forces qui, dans les angles du quadrilatère, cherchent à en finir avec elle.

Dans un coin, des pouvoirs financiers, ennemis de la production, de l’emploi et du travail ; dans l’autre, des médias qui agissent comme des partis politiques ; dans le troisième, des services de renseignement conspirant contre la société ; dans le dernier, des pouvoirs militaires ennemis de la souveraineté populaire, et au milieu, des pouvoirs judiciaires peu intéressés par la justice.

La politique n’a vraisemblablement jamais été régie par le fair play des « étoiles fixes » qui, si elles ont brillé un jour, ont disparu depuis longtemps. Cependant, les bons politiciens savent qu’aujourd’hui les peuples payent l’addition. De là l’obsolescence de la forme « parti » et la recrudescence de termes comme « mouvements », « blocs » et « fronts » qui, sans alliances, peuvent tout comprendre sans rien renfermer.

José Steinsleger pour La Jornada.

La Jornada. México, 18 février 2015.

* José Steinsleger. Écrivain et journaliste argentin. Chroniqueur à La Jornada de Mexico. Résident mexicain.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Florence Olier-Robine

Pour tout contact professionnel avec la traductrice
florobine@cegetel.net

El Correo. Paris, 22 février 2015.

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