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23 novembre 2018

De l’indécence d’une illusoire neutralité

 

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« et j’ai compris qu’ici personne n’est innocent.
L’indifference a les mains imbibées de sang »

Keny Arkana

« Rester neutre face à l’injustice,
c’est choisir le camp de l’oppresseur ».

Desmond Tutu

« Les endroits les plus sombres de l’enfer
sont réservés aux indécis qui restent neutre ».

Citation apocryphe, reprise par Dan Brown
.
« Celui qui accepte passivement le mal est tout autant responsable que celui qui le commet.
Celui qui voit le mal et ne proteste pas, celui-là aide à faire le mal ».

Martin Luther King



En ces temps troublés de désastres socio-écologiques, tandis que la guerre continue de faire rage dans de nombreux endroits sur Terre, que la déforestation continue à atrophier ce qu’il reste de forêts, que les diverses pollutions engendrées par la société industrielle empoisonnent l’air, l’eau et le sol dont dépend la toile du vivant, que de nombreux mécanismes de coercitions divisent et oppriment les populations humaines (racisme, sexisme, police, État, conflits en tous genres, etc.) et non humaines (élevages industriels, étalement urbain…), que les inégalités économiques augmentent, nous remarquons — non sans consternation — que certains individus, tout en vivant au sein de la civilisation industrielle, affirment rester neutres. Bien évidemment et, de leur point de vue, bien malheureusement, c’est aussi faux qu’indécent.

Comme le rappelle Antonio Gramsci :

« Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebbel que « vivre signifie être partisans ». Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents.

L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.

L’indifférence œuvre puissamment dans l’histoire. Elle œuvre passivement, mais elle œuvre. Elle est la fatalité ; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter ; elle est ce qui bouleverse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis ; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe. Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’initiative de quelques uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup. Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques uns veulent que cela se produisent, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser.

La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose ; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son accomplissement : et alors il semble que ce soit la fatalité qui emporte tous et tout sur son passage, il semble que l’histoire ne soit rien d’autre qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu et celui qui ne l’a pas voulu, celui qui savait et celui qui ne le savait pas, qui avait agi et celui qui était indifférent. Et ce dernier se met en colère, il voudrait se soustraire aux conséquences, il voudrait qu’il apparaisse clairement qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas responsable. Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande : et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé  ? Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indifférence, de son scepticisme, de ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, combattaient, et se proposaient de procurer un tel bien.

La plupart d’entre eux, au contraire, devant les faits accomplis, préfèrent parler d’idéaux qui s’effondrent, de programmes qui s’écroulent définitivement et autres plaisanteries du même genre. Ils recommencent ainsi à s’absenter de toute responsabilité. Non bien sûr qu’ils ne voient pas clairement les choses, et qu’ils ne soient pas quelquefois capables de présenter de très belles solutions aux problèmes les plus urgents, y compris ceux qui requièrent une vaste préparation et du temps. Mais pour être très belles, ces solutions demeurent tout aussi infécondes, et cette contribution à la vie collective n’est animée d’aucune lueur morale ; il est le produit d’une curiosité intellectuelle, non d’un sens aigu d’une responsabilité historique qui veut l’activité de tous dans la vie, qui n’admet aucune forme d’agnosticisme et aucune forme d’indifférence.

Je hais les indifférents aussi parce que leurs pleurnicheries d’éternels innocents me fatiguent. Je demande à chacun d’eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu’il a fait et spécialement de ce qu’il n’a pas fait. Et je sens que je peux être inexorable, que je n’ai pas à gaspiller ma pitié, que je n’ai pas à partager mes larmes. Je suis partisan, je vis, je sens dans les consciences viriles de mon bord battre déjà l’activité de la cité future que mon bord est en train de construire. Et en elle la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques uns, en elle chaque chose qui se produit n’est pas due au hasard, à la fatalité, mais elle est l’œuvre intelligente des citoyens. Il n’y a en elle personne pour rester à la fenêtre à regarder alors que quelques uns se sacrifient, disparaissent dans le sacrifice ; et celui qui reste à la fenêtre, à guetter, veut profiter du peu de bien que procure l’activité de peu de gens et passe sa déception en s’en prenant à celui qui s’est sacrifié, à celui qui a disparu parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but.

Je suis en vie, je suis résistant. C’est pourquoi je hais ceux qui ne résistent pas, c’est pourquoi je hais les indifférents. »

À ce propos, citons également l’historien militant Howard Zinn :

« Que ce soit en tant qu’enseignant ou écrivain, je n’ai jamais été obsédé par “l’objectivité”, qui ne m’a paru ni possible ni désirable. J’ai compris assez tôt que ce qu’on nous présente comme “l’histoire” ou “l’actualité” a nécessairement été sélectionné parmi une quantité infinie d’informations, et que cette sélection reflète les priorités de celui qui l’a réalisée. Ceux qui prêchent la sainteté des faits depuis leur piédestal ne font qu’imiter le pédant des Temps difficiles de Charles Dickens, le sévère Mr Gradgrind, qui exigeait que ses élèves lui présentent « des faits, rien que des faits ». Mais j’en suis venu à penser que chaque fait présenté dissimule un jugement, celui qu’il était important de mettre ce fait-la en avant — ce qui implique, par opposition, qu’on peut en laisser d’autres de côté. Et tout jugement de ce genre reflète les croyances, les valeurs de l’historien ou de l’historienne, quelles que soient ses prétentions à l’objectivité. Ce fut pour moi un grand soulagement d’arriver à la conclusion qu’il est impossible d’exclure ses jugements du récit historique, car j’avais déjà décidé de ne jamais le faire. J’avais grandi dans la pauvreté, vécu une guerre, observé l’ignominie de la haine raciale : je n’allais pas faire semblant d’être neutre. Comme je l’ai dit à mes étudiants en commençant mon cours : « On ne peut pas rester neutre dans un train en marche ». En d’autres termes, le monde avance déjà dans certaines directions — dont beaucoup sont atroces. Des enfants souffrent de la faim. On livre des guerres meurtrières. Rester neutre dans une telle situation, c’est collaborer. Le mot « collaborateur » a eu une signification funeste pendant l’ère nazie, il devrait conserver ce sens. C’est pourquoi je doute que vous trouviez dans les pages qui suivent le moindre signe de « neutralité ». […]

Il n’y a pas une seule image vraie d’une situation historique, pas une seule et unique description objective. Mais par un retournement ironique, la quête d’une objectivité imaginaire nous a conduits à adopter une forme de subjectivité particulièrement régressive, celle du passant. Des intérêts divers et antagonistes coexistent dans la société ; ce qu’on appelle objectivité n’est que le déguisement d’un de ces intérêts — habillé de neutralité. Mais dans un monde qui n’est pas neutre, la neutralité est fiction. Il y a des victimes, il y a des bourreaux, et il y a des passants. Dans la dynamique de notre ère où les têtes tombent régulièrement dans le panier, le « vrai » évolue en fonction du sort de notre propre tête — et l’objectivité du passant est une invitation à rester passif pendant que tombent les autres têtes. Rappelons-nous le docteur Rieux dans La Peste, de Camus : « Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes, et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau ». Ne pas agir, c’est s’unir au fléau. […]

Je propose d’abandonner notre position habi­tuelle d’observateurs privilégiés. Tant que nous ne serons pas libérés de cette attitude que nous aimons qualifier d’objective, nous resterons psychologiquement plus proches, que nous l’admettions ou non, du bourreau que de la victime. »

Et enfin, Sophie Scholl :

« Les véritables dommages sont le fait de ces millions qui ne veulent que « survivre ». Ces braves gens qui ne demandent qu’à ce qu’on les laisse tranquilles. Ceux qui ne veulent pas que leurs petites vies soient dérangées par quoi que ce soit qui les dépasse. Ceux qui n’ont ni camp ni cause. Ceux qui ne réaliseront pas l’ampleur de leurs propres forces, par peur de se confronter à leurs propres faiblesses. Ceux qui n’aiment pas faire de vagues — ni se faire des ennemis. Ceux pour qui la liberté, l’honneur, la vérité, et les principes ne sont que littérature. Ceux qui vivent petit, forment de petits couples, et meurent petit. C’est l’approche réductionniste de la vie : si vous vous faites discrets, vous la garderez sous contrôle. Si vous ne faites pas de bruit, le croque-mitaine ne vous trouvera pas. Mais c’est une illusion, parce qu’ils meurent aussi, ces gens qui enferment leurs esprits dans de minuscules bulles afin de se sentir protégés. Protégés  ?! Mais de quoi  ?! La vie tutoie toujours la mort  ; les routes étroites mènent au même endroit que les larges avenues, et une petite bougie se consume tout comme une torche enflammée. Je choisis ma propre façon de brûler. »

Le Partage. Août 2016

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