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13 février 2015

Comprendre la Russie

 

La Russie, tout le monde connaît : c’est un endroit où il y a de la neige – beaucoup – et de la vodka – beaucoup aussi. En Russie, il y a des Russes, et ça aussi tout le monde connaît : ce sont des barbares qui boivent beaucoup de vodka, et des communistes qui veulent dominer le Monde libre.

Aujourd’hui, ils ne sont plus vraiment communistes, mais ils n’ont quand même pas beaucoup changé : leur chef Poutine (héritier des communistes, ou des empereurs, c’est selon) est un dictateur qui veut toujours dominer le Monde libre. Bref, ce sont de dangereux sauvages.

Humour noir mis à part, la Russie, c’est un peu plus que ça : le plus vaste pays de la terre, 17 millions de km2, neuf fuseaux horaires, 90% de croyants, 128 groupes ethniques ou nationalités différents, et une brillante civilisation plus que millénaire.

On parle beaucoup de la Russie ces derniers temps. Que savons nous de la Russie en fait ? Eh bien, en dehors de la propagande officielle, peut-être pas grand chose, du moins en ce qui concerne beaucoup d’entre nous.

C’est pour cette raison que nous vous proposons un tour d’horizon, dans le but de mieux comprendre ce peuple, qui est en fait beaucoup plus notre proche voisin que les États-Unis, et de vous permettre de forger votre propre opinion sur nos relations avec eux. Et, pour finir, de reconnaître les néfastes effets d’une propagande qui tente de nous dresser contre un peuple pacifique.

Voici le premier article de la saga :

Russie et Islam :

Je commence aujourd’hui une série d’articles sur le très complexe sujet de la Russie et l’islam, sujet largement ignoré en Occident ou totalement incompris lorsque par hasard il est mentionné. Cela fait plusieurs mois que j’effectue des recherches sur ce sujet passionnant, et il y tant à en dire que j’ai décidé de rédiger une série de chapitres couvrant chacun un aspect spécifique du sujet.

La nature de la relation actuelle et de l’interaction entre la Russie et l’islam est très compliqué ; elle présente plusieurs facettes, spirituelle, politique, sociale, économique, historique et géostratégique. Sans vouloir me précipiter jusqu’à ma conclusion, je peux dire que la relation dialectique entre Russie et islam est, je pense, dans une période de changements profonds et dynamiques rendant impossible de prédire le futur avec un minimum de certitude.

Mais en premier lieu, il faut insister sur le fait que Russie et islam sont des concepts qui ne sont ni en opposition, ni en exclusion mutuelle. Bien que relativement peu de Russes ethniques soient musulmans, la Russie a toujours été un état multi-ethnique, même lorsqu’elle n’était qu’une petite principauté dont Kiev était le centre.

Le mot « russe » dont nous nous servons dans la langue française exprime deux concepts russes très différents : le mot Russkii, à savoir appartenant à l’ethnie ou à la culture russe, et le mot Rossiiskii, c’est à dire faisant partie du pays Russie. Ainsi, lorsque les Russes parlent de Russkii, ils veulent dire l’ethnie russe, alors que lorsqu’ils disent Rossiiskii, ils désignent l’État-nation, une zone géographique. Prenez par exemple l’actuel ministre de la Défense de Russie, Serguei Shoigu. De par son père, c’est un Tuvan ethnique, et du côté de sa mère. il appartient à l’ethnie russe. Si nous ne tenons pas compte de sa lignée maternelle, nous pourrions dire qu’il n’est pas un Russe ethnique (Russkii), mais il est cependant un citoyen russe (Rossiiskii). Soit dit en passant, Shoigu n’est pas un chrétien orthodoxe comme la plupart des Russes ethniques, mais un bouddhiste. De même, le ministre de l’Intérieur de Russie entre 2003 et 2011 était Rachid Nurgaliev, né musulman puis converti à la foi orthodoxe. Lui aussi serait considéré comme un citoyen russe (Rossiianin) mais pas comme un Russkii.

Ainsi, bien que relativement peu de Russes ethniques soient musulmans, la nation russe a toujours englobé beaucoup d’autres groupes ethniques, incluant de nombreux musulmans, et ces groupes ethniques ont souvent joué un rôle crucial dans l’histoire de la Russie. Depuis les Vikings qui fondèrent Kiev, en passant par les Mongols (principalement musulmans) qui aidèrent Saint Alexandre Nevsky à vaincre les Chevaliers teutoniques des Croisés nordiques de la Papauté, jusqu’aux deux bataillons des forces spéciales tchétchènes qui furent le fer de lance de la contre-offensive russe face à l’armée géorgienne dans la guerre du 08.08.08, les non-Russes ont toujours joué un rôle important dans l’histoire de la Russie. Et on ne peut nier l’existence d’un islam russe pleinement légitimé par l’Histoire. Présenté autrement, si l’islam russkii reste un phénomène mineur, presque privé, en revanche l’islam rossiiskii est un phénomène présent au cours des mille et plus années de l’histoire russe, et une partie fondamentale de l’identité russe.

Il est important de garder cela à l’esprit lorsque l’on entend les opinions mal fondées de ceux qui voudraient voir en la Russie une partie de ce que l’on appelle Occident chrétien. Soyons clair : l’aspect le plus manifeste et le plus fréquent des interactions entre Russie et christianisme occidentale a été la guerre. Et chacune de ces guerres fut une guerre défensive contre une agression occidentale.

Il est vrai qu’une bonne partie de la noblesse impériale russe, qui était bien souvent d’extraction germanique et presque entièrement composée de membres actifs de la franc-maçonnerie, voulait voir la Russie faire partie de la civilisation occidentale. Mais ceci était une mode en vogue seulement au sein des élites fortunées, ces classes déjà bien occidentalisées que Marx nomma par la suite la superstructure de la Russie. Le peuple russe orthodoxe était bien plus proche de ses voisins musulmans et bouddhistes que des élites occidentalisées qui parvinrent au pouvoir au cours du XVIIIe siècle sous le règne du Tsar Pierre Ier.

Alors qu’avant le XVIIIe siècle personne n’aurait défendu sérieusement que la Russie appartenait à la civilisation occidentale, il y eut à partir de ce moment un effort soutenu de la part de certains membres de la classe supérieure russe pour moderniser la Russie, ce qui voulait dire en réalité l’occidentaliser. Depuis le Tsar Pierre Ier, en passant par le Mouvement décembriste franc-maçon et le régime de Kerensky, jusqu’aux années Eltsine, les occidentalistes russes n’ont jamais abandonné leur combat pour faire de la Russie un état occidental. J’irai même jusqu’à affirmer que toute l’expérience soviétique fut une tentative d’occidentalisation de la Russie, mais sur un modèle marxiste à la place de l’habituel modèle papiste ou franc-maçon. Le point commun de tous ces modèles est une détestation viscérale de la culture et de la spiritualité russes, et un désir obsessif de transformer la Russie en Pologne. Le mot de Napoléon « Grattez le Russe et vous trouverez le Tartare » exprime à la perfection ce mépris, cette haine pour la culture et la nation russes. Ceci, venant d’un empereur maçonnique qui utilisait le sanctuaire des églises orthodoxes russes comme étables pour ses chevaux et qui, de rage et de dépit, tenta de faire sauter le Kremlin, révèle bien la source de son aversion pour le peuple russe.

En contraste, cinq cent ans auparavant les Mongols (principalement musulmans) qui envahirent la Russie traitèrent généralement l’Église russe et le clergé orthodoxe avec le plus grand respect. Il est vrai qu’ils pouvaient sans hésitation incendier un monastère et massacrer tous ceux qui s’y trouvaient, mais uniquement si ce monastère était utilisé par des insurgés dans leur combat contre l’envahisseur. Et c’est vrai, certains Mongols forcèrent des princes russes à passer par leur feu purificateur, mais il ne s’agissait pas de musulmans, il s’agissait de païens. C’est un fait indéniable que chaque fois que les Russes furent sous le joug musulman, ce fut toujours infiniment moins cruel et barbare que les agissements des envahisseurs papistes, maçonniques ou nazis à chacune de leurs tentatives d’invasion et de domination de la Russie. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de courant véritablement anti-islamique dans la culture russe, du moins pas avant l’ère soviétique, qui malheureusement a gravement compromis le délicat équilibre atteint avant 1917.

Dans le passé, les forces occidentales se considéraient comme européennes face aux asiatiques, et sont devenues remarquablement anti-musulmanes à l’heure actuelle (nous en reparlerons). Là où on défend avec enthousiasme le droit d’organiser des gay prides ou les actions des Pussy Riots, ces mêmes forces sont catégoriquement opposées au droit des jeunes filles musulmanes de porter un foulard à l’école.

En toute franchise, je ne vais pas discuter davantage des forces pro-occidentales en Russie, parce qu’elles ont été affaiblies au point de ne plus représenter à l’heure actuelle qu’un ou deux pourcents de la population. Il me fallait mentionner ces forces, qui sont le résidu de trois cent années d’infructueuses tentative d’occidentalisation de la Russie, mais ce n’est pas là que se trouve le plus intéressant de nos jours. Aujourd’hui, ce sont les débats enflammés au sein des différents groupes anti-occident ou patriotiques qui est vraiment intéressant, et ce sera le sujet d’un prochain chapitre. Mais d’abord, il nous faut porter le regard sur la condition spirituelle actuelle de la majorité du peuple russe.

Russie et Islam :
le christianisme russe orthodoxe

La plupart des gens pensent que la Russie est un pays chrétien orthodoxe et que l’église orthodoxe russe est le chef spirituel du peuple russe. Ceci est une approche très superficielle, et je dirais même fondamentalement erronée. Pour que ce que je viens d’affirmer soit bien clair, je vais devoir expliquer quelque chose qui est totalement incompris par la grande majorité des gens, beaucoup de Russes inclus. L’église orthodoxe russe, en tant qu’institution, et la spiritualité orthodoxe du peuple russe ont été sévèrement persécutés depuis trois cent ans au moins. Ce phénomène est si crucial qu’il va falloir que je fasse une brève digression dans l’histoire de la Russie.

Depuis le baptême chrétien de la Russie par Saint Vladimir en 988, jusqu’au règne du Tsar Alexei Mikhailovitch, au XVIIe siècle, l’église orthodoxe russe fut le cœur organique de la civilisation russe. Selon les mots d’Alexandre Soljenitsyne :

Dans son passé, la Russie connut un temps où l’idéal social n’était pas la célébrité, la richesse ou les biens matériels, mais une vie pieuse. La Russie était alors imprégnée d’un christianisme orthodoxe resté fidèle à l’Église des premiers siècles. La religion orthodoxe de cette époque savait comment protéger ses fidèles alors sous le joug d’une occupation étrangère qui dura plus de deux siècles, tout en se défendant en même temps contre les coups injustes des épées des croisés occidentaux. En ces temps-là, la foi orthodoxe devint une partie intégrante du mode de pensée et de la personnalité de notre peuple, la forme de son quotidien, son calendrier de travail, ses priorités dans toute entreprise, son organisation hebdomadaire autant qu’annuelle. La Foi fut la force qui modela et unifia la nation.

Le 17ème siècle cependant connut un changement soudain et brutal. Encore une fois selon les mots de Solzhenitsyn :

« Mais au XVIIe siècle, l’église orthodoxe fut gravement affaiblie par un schisme interne. Au XVIIIe, le pays fut ébranlé par le Tsar Pierre, qui imposa autoritairement des changements favorisant l’économie, l’État et l’armée au détriment de l’esprit religieux et de la vie sociale. Et en même temps que cet avancement déséquilibré, la Russie reçut les premières bouffées de sécularisme ; au cours du XIXe siècles, ses poisons subtils imprégnèrent les classes éduquées et ouvrirent le chemin au marxisme. Au moment de la Révolution, la foi avait pratiquement disparu dans les cercles éduqués de Russie, et parmi les gens simples, elle avait perdu sa vigueur. »

Au moment de l’accession au trône de Nicolas II en 1896, la Russie souffrait d’une profonde crise spirituelle : la plus grande partie de la classe dirigeante était tout à fait sécularisée, sinon totalement matérialiste ; pratiquement chaque famille aristocrate avait rejoint les franc-maçons, alors que le reste du pays, principalement des paysans, était encore nominalement chrétien orthodoxe, mais pas à la manière profonde de la nation russe avant le XVIIe siècle.

Les Tsars russes finirent bien souvent par devenir de véritables persécuteurs de l’église orthodoxe, et particulièrement ceux à qui l’aristocratie conféra le titre de Grand. Pierre I, le soi-disant Grand , décapita l’église orthodoxe russe en abolissant le titre de Patriarche à la tête de l’église et en le remplaçant par un Synode dirigé par un bureaucrate laïc ayant le titre de Procureur en chef, qui n’avait même pas besoin d’être orthodoxe. En fait et en droit, l’église orthodoxe se transforma en une institution d’État, comme un ministère. Sous Catherine I, dite La Grande, les moines furent persécutés de façon si odieuse qu’il devint pratiquement illégal pour eux de détenir ne fut-ce qu’une feuille de papier dans leur cellule monastique, afin qu’ils ne puissent écrire quoique ce soit contre le régime.

D’autres tsars (comme Alexandre II et Alexandre III) témoignèrent de beaucoup plus de respect pour l’église, et le Tsar Nicolas II, qui fut un homme pieux et profondément religieux, en arriva à restaurer l’autorité de l’église en lui permettant d’élire un nouveau Patriarche.

Malgré tout, en général, l’église orthodoxe fut soumise à un processus d’affaiblissement pratiquement continu entre le XVIIe et le XXe siècle, par les effets combinés des persécutions ouvertes et de la sécularisation furtive.

Au XXe siècle, pendant le règne de Nicolas II , le christianisme orthodoxe russe connut une brève mais spectaculaire renaissance, immédiatement suivie par des persécutions de masse sous le régime bolchevique, persécutions d’une violence et d’une ampleur jusqu’alors inconnues dans l’histoire de l’église. Encore une fois, les mots de Soljenitsyne :

[( « Le monde n’avait jamais connu auparavant un athéisme aussi organisé, militarisé, et persistant dans la malveillance, que celui qui fut pratiqué par le marxisme. Dans le système philosophique de Marx et Lénine, et au cœur de leur psychologie, la force motrice principale est la haine de Dieu, force bien plus fondamentale que toutes leurs justifications économiques et politiques. L’athéisme militant n’est pas fortuit ni marginal dans la règle communiste, ce n’en est pas un effet secondaire, c’en est le pivot central. Au cours de la décennie 1920 en URSS on assista à une procession ininterrompue de victimes et de martyrs dans le clergé orthodoxe. Deux métropolites furent abattus, dont l’un, Veniamin de Petrograd, avait été élu par vote populaire de son diocèse. Le Patriarche Tikhon lui-même passa par les mains de la Chéka-GPU [sorte de Gestapo soviétique, NdT] et mourut dans des circonstances obscures. Des dizaines d’archevêques et d’évêques périrent. Des dizaines de milliers de prêtres, moines et nonnes, sommés par les Chékistes de renoncer à la Parole Divine, furent torturés, abattus dans des caves, envoyés dans des camps, exilés ver la toundra désolée du Grand Nord, ou jetés à la rue dans leur vieillesse sans nourriture ni refuge. Tous ces martyrs chrétiens allèrent résolument à la mort pour leur foi ; les cas d’apostasie furent rares et isolés. Pour des dizaines de millions de profanes, l’accès à l’église fut impossible, et on leur interdit d’élever leurs enfants dans la Foi : les parents pratiquants furent arrachés à leurs enfants et jetés en prison, alors que ces enfants étaient détournés de la religion par la menace et le mensonge… »

Ceci est une histoire complexe et tragique que je ne peux exposer ici en détail, et j’insisterai seulement sur une conséquence importante de ces événements : l’église chrétienne orthodoxe russe se fractura en au moins quatre groupes distincts.

1. L’église orthodoxe officielle d’État qui devint par la suite le Patriarcat de Moscou. Composée surtout de prêtres modernistes, cette église soviétique officielle, non contente de nier la réalité des persécutions des chrétiens en Russie, collabora souvent activement à ces persécutions (par exemple en dénonçant les prêtres subversifs).

2. Les Joséphites, composés de disciples du métropolite Joseph de Petrograd, qui refusèrent de soumettre l’église aux bolcheviques et furent martyrisés pour leur prise de position. Certains d’entre eux joignirent le groupe suivant :

3. L’église des catacombes, organisation illégale clandestine dirigée par des évêques restant dans l’anonymat, qui refusèrent le droit de contrôle des bolcheviques sur l’église et se cachèrent, disparaissant pratiquement de la vie publique.

4. L’église orthodoxe russe à l’étranger, composée d’exilés, organisation fondée par le métropole Anthony de Kiev avec l’approbation du Patriarche Tikhon, rassemblant la plupart des chrétiens orthodoxes russes ayant fui l’Union soviétique.

Il faut insister ici sur le fait que même avec très peu de moyens de communication entre eux, les Joséphites, l’église des catacombes et l’église de l’étranger restaient en communion et que chacune reconnaissait dans les autres une branche légitime de l’Église orthodoxe russe unie, chaque branche répondant à des circonstances spécifiques. Ce qui n’est pas le cas de la première entité, l’église officielle soviétique, dénoncée par chacun des trois autres groupes comme étant au minimum illégale, pour ne pas dire un outil satanique des bolcheviques.

Pourquoi tout ceci est-il si important ?

Parce que l’actuel et officiel Patriarcat de Moscou de l’Église chrétienne orthodoxe de Russie est directement issu du premier groupe, lequel fut rejeté de façon unanime par des dizaines de milliers de saints qui subirent le martyre de la part du régime bolchevique. En termes théologiques, le Patriarcat de Moscou et ses suiveurs sont des apostats, c’est à dire des personnes qui n’ont pas eu le courage de faire face aux persécutions, et qui par conséquent ont coupé leur relation avec l’Église. Qui ont créé une entité ecclésiastique dans des conditions prohibées par la loi canonique, ce qui fait d’eux des schismatiques. Qui ont développé un enseignement spécifique (le Sergianisme, doctrine selon laquelle l’Église peut être sauvée par un compromis avec le mal), ce qui fait d’eux des hérétiques (veuillez noter que dans le discours théologique un terme comme hérétique n’est pas péjoratif mais indique simplement une condition ou un état spirituel).

Ce qui précède est une vue d’ensemble extrêmement superficielle, et même simpliste, d’un sujet très complexe. Je sollicite l’indulgence de ceux qui connaissent ce sujet et pourraient être consternés au vu de la quantité de matière que je n’ai pas traitée ici. J’en suis bien conscient, mais je n’ai simplement pas le temps ni la place pour écrire ici un texte, ne serait-ce qu’à moitié suffisant, sur le sujet de l’histoire du christianisme orthodoxe russe au XXe siècle. Le seul autre point historique que j’ajouterai est que dans le courant de la seconde guerre mondiale, Staline allégea de façon conséquente quelques une des pires persécutions contre l’église, puis que certaines de ces persécutions reprirent sous Khrouchtchev. Encore une fois, veuillez m’excuser pour la brièveté de l’esquisse ci-dessus, et je vous demanderai de ne retenir que les deux points importants qui suivent :

1. L’église orthodoxe a été continuellement affaiblie pendant les trois cents, et plus, dernières années

2. La légitimité de l’organisation représentant officiellement la chrétienté orthodoxe russe à l’heure actuelle est controversée, elle est bien souvent regardée avec beaucoup de suspicion, même par les gens très religieux.

Il faut maintenant que je dise quelques mots sur le Patriarcat de Moscou tel qu’il est, après deux décennies, depuis la fin des persécutions antireligieuses.

En premier lieu, il est de loin l’institution la plus soviétique de la vie civile russe. Ou, en d’autres termes, c’est le moins réformé des reliquats de l’Union soviétique. Et ce qui est encore pire, il est actuellement dirigé par un individu notoirement corrompu, le Patriarche Kirill I, personnage sournois et tout à fait malhonnête connu pour ses affaires véreuses et pour son support enragé au soi-disant mouvement œcuménique (une hérésie selon le point de vue orthodoxe). Pour couronner le tout, il existe quelques preuves solides selon lesquelles Kirill I pourrait être en réalité un cardinal papiste infiltré, ce qu’on appelle un cardinale in pectore. Ce qui, si c’est vrai, est certainement utilisé à son encontre par les services de sécurité russes pour assurer qu’il se conforme aux instructions du Kremlin.

En dépit de toutes ses défaillances, le Patriarcat de Moscou remplit un rôle très important pour l’État russe, à savoir qu’il sert de substitut idéologique à l’idéologie marxiste officiellement défunte.

On entend souvent l’affirmation disant que 70% des Russes sont des chrétiens orthodoxes. C’est tout à fait faux et source d’erreurs. D’après les données publiées dans Wikipédia, 40% des russes environ sont chrétiens orthodoxes. Mais qu’est-ce que cela signifie en réalité ? Principalement que les Russes s’identifient avec les traditions orthodoxes russes, qu’ils essaient de vivre selon l’éthique chrétienne, et qu’ils se qualifient eux-mêmes d’orthodoxes. Mais si nous consultons les chiffres publiés annuellement par les autorités de la ville de Moscou concernant la fréquentation du plus important service religieux de la tradition orthodoxe – Pâques (appelée en russe Paskha) – nous nous apercevons qu’en réalité seulement 1% des Russes y assistent. Où sont les autres 39% ?

Il est impossible de trouver un chiffre exact, mais j’estime qu’il n’y a que 5% de la population russe qui peuvent être considérés comme étant profondément et sciemment religieux. Et cependant, le Patriarcat de Moscou remplit un rôle crucial dans la structure du pouvoir du Kremlin : non seulement il joue le rôle de substitut à l’idéologie marxiste aujourd’hui défunte, mais il sert aussi d’organisation pour une éducation patriotique, il offre toute une série de symboles familiers (églises magnifiques, chants religieux, icônes, croix, etc…) qui peuvent servir de symboles nationaux (plutôt que de symboles spirituels). Ces symbole nationaux sont reconnus, même s’ils ne sont pas forcément approuvés, par bien plus que les 40% de Russes nominalement orthodoxes.

Pour paraphraser l’expression française se rallier à l’étendard, on peut dire que les Russes sont de nos jours encouragés à se rallier à la croix ; même si, au plus profond de leur inconscient, ils ne comprennent pas vraiment, ou ne se soucient pas de comprendre, le sens réel du symbole de la croix dans le christianisme orthodoxe.

Je vais vous donner un exemple de ce à quoi nous arrivons en fin de compte. Lisez la transcription de l’allocution de Poutine au Conseil des évêques du Patriarcat de Moscou. On n’y parle que de patriotisme, de patriotisme, et encore de patriotisme. Il n’y a pas un mot dans tout ceci qui concerne le sujet religieux. Pas un seul. Ce discours aurait pu être prononcé devant une assemblée d’officiels d’un département idéologique du CPSU [Parti communiste de l’Union soviétique, NdT].

Pour le Patriarcat de Moscou, cette étroite collaboration avec le Kremlin a l’immense avantage de lui accorder cette légitimité que l’Histoire lui refuse. Bien qu’il reste quelques traces de l’église des catacombes, et qu’il existe encore une Église orthodoxe russe à l’étranger, ces organisations sont minuscules en comparaison du Patriarcat de Moscou, avec ses cent évêques, ses vingt-six mille paroisses et ses cent millions de membres officiels. Et dans le cas ou un de ces petits groupes parvient à collecter des fonds pour ouvrir une petite paroisse quelque part en Russie, le Patriarcat de Moscou peut toujours compter sur la police anti-émeute locale pour l’en expulser et rendre le bâtiment au Patriarcat de Moscou.

Je m’excuse une fois de plus pour l’extrême degré de sur-simplification auquel j’ai du me résoudre pour présenter cette vue d’ensemble (déjà bien trop longue !). J’y ai mentionné ce que je pense être les éléments d’arrière-plan indispensables à garder à l’esprit pour comprendre le sujet de la Russie et l’Islam.

Et surtout, il doit être bien compris que l’Église orthodoxe officielle, le Patriarcat de Moscou, n’est pas du tout un facteur clé dans les relations dialectiques entre la société russe et l’islam, ne serait-ce qu’à cause de l’affaiblissement considérable du statut de la foi dans la société russe. En d’autres termes, il ne faut pas confondre les sujets Russie et islam et christianisme orthodoxe et islam. Sous beaucoup d’aspect, la Russie moderne est néo-orthodoxe, pseudo-orthodoxe, ou même post-orthodoxe, mais certainement pas réellement orthodoxe.

Ce qui nous amène à la question brûlante : si l’ethos dominant de la société russe n’est plus marxiste et s’il n’est plus vraiment chrétien orthodoxe, alors quel est-il ? De quelles valeurs la société russe se réclame-t-elle, en dehors du fait d’être anti-occidentale ou anti-capitaliste, et comment répond-elle aux valeurs proposées par l’islam ? Ceci sera le sujet du prochain chapitre de cette étude.

Par Abdelnour – Le 30 janvier 2015 – Pour le Saker Fr

Traduit Le Saker Fr par  : Abdelnour relu par jj et Diane pour

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