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8 octobre 2018

Brésil, prélude de l’horreur

par Santiago O’Donnell

 

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Prélude

Videla n’est pas arrivé au pouvoir du jour au lendemain, ni les gens ont commencé à disparaitre par hasard. Ce fut l’émergence d’années de violences, de brutalités et d’autoritarismes, d’une infinité d’actes et d’omissions, grands et petits. De fraudes, de dépouillements, de bombardements, de pillages, de coups, d’assassinats, d’abus d’autorité, et d’injustices diverses non sanctionnées dans le pays, la ville, dans le quartier, l’usine, le bureau, la maison et la chambre à coucher, qui sont arrivés pendant des décennies, des années, des mois, en un jour ou une seconde.

Bolsonaro n’est pas non plus arrivé pour prendre le pouvoir au Brésil par hasard, ni du jour au lendemain. Il est, dans l’immédiat, le résultant d’un coup institutionnel. Un coup à Dilma, oui, à Lula et au PT, aussi, mais surtout à la démocratie brésilienne. Le coup qui a triomphé parce que quelques squales nostalgiques du pouvoir ont reniflé le sang, parce que la majorité silencieuse a consenti, et parce que ceux qui ont résisté étaient trop peu nombreux et trop faibles.

Le coup n’est pas non plus arrivé à Dilma par hasard, ses erreurs politiques et économiques n’ont pas été les principales causes. L’implosion d’un système politique partisan–lié aux entreprises–judiciaire-médiatique pourri de corruption a ouvert la porte à double battants. Mais la tragédie a commencé à germer bien avant. Seule une longue histoire du racisme, de classe, de misogynie, d’homophobie, explique le mise à l’écart du Parti des Travailleurs, celui qui 12 ans durant a sorti 30 millions de brésiliens de la misère, et la proscription de son leader Lula. Une histoire, comme l’Argentine, peut-être plus, infestée de violences, d’injustices, de peurs et d’autoritarismes grands et petits, du propriétaire terrien dans le nord-est à son paysan descendant d’esclave, du mineur de la Amazonie à l’aborigène ancestral, du contremaître dans les Mines Gerais au « boia fria » [employé rural saisonnier ou non] nouveau venu, du propriétaire d’usine à San Paolo à l’ouvrier exploité, du nouveau riche de Rio de Janeiro à son voisin des favelas, du yuppie de la finance au sans terre, du bureaucrate au sans toit, du policier jusqu’au travesti, du mari violent jusqu’à la mère punie, du petit commerçant à celui qui n’a rien pour lui acheter, de ceux qui ont lynché le migrant vénézuélien le mois dernier à ceux qui n’ont rien fait pour les en empêcher. De la haine, des abus, des humiliations que trop nombreux ignorent ou tolèrent, par opportunité, peur ou confort.

Et presque à la fin du conte, apparaît un président de facto et corrompu de façon prouvée comme Michel Temer, qui est tellement détesté qu’ il ne peut même pas sortir dans la rue, qui gèle les budgets de la santé et de l’éducation pour financer une intervention militaire massive dans l’état vitrine de Rio de Janeiro, pour que les uniformes se fassent à l’idée de ce qu’on ressent d’avoir bride lâche pour se mêler avec des narcos et des paramilitaires, sans rien régler, même sans mettre au clair l’exécution de Marielle Franco, tandis que les malades, analphabètes, enseignants et infirmiers apprennent à sentir à nouveau l’abandon de l’Etat.

Maintenant Bolsonaro arrive, et avec lui, l’enfer apparaît au coin de la rue. 46% contre 29% , c’est beaucoup d’avance. Certains se réjouiront en pensant à ce qui s’est passé en France en 2002 quand Le Pen père est entré en ballottage, quand l’enfer a pointé et toute France a fusionné pour lui donner une raclée au deuxième tour. Pour vue que... Mais cette fois là le néofasciste français s’est glissé dans la finale par surprise, il fut second derrière Chirac, et la vague mondiale d’extrême droite avec Trump à la tête était plus de la science-fiction que de la science politique. En revanche, aujourd’hui au Brésil, loin de s’unir contre Bolsonaro et ses armées, les évangéliques l’applaudissent, la gauche dure appel à voter blanc et le centre-droite hésite et se tait. Que pensera aujourd’hui Fernando Henrique Cardoso, architecte de la démocratie moderne brésilienne, qui après avoir explicitement appuyé le coup, maintenant murmure parmi ses intimes, trop tard et avec trop de discrétion, que le meilleur serait que dans le ballottage Haddad gagne ?

Ce ne sera pas un miracle francisé, le miracle qui sortira le Brésil de la barbarie. La démocratie perdue se récupère par des luttes petites et grandes, manifestation et chanson, résistance et solidarité, des gestes individuels et des gestes collectifs, aujourd’hui et toujours.

Santiago O’Donnell* pour Página 12

Página 12,

Titre original : « Prélude »

*Santiago O’Donnell. Un journaliste. Auteur d’ « Argenleaks, Politileaks » et le coauteur « DD.HH : L’Histoire du CELS » et « Argenpapers ». Rédacteur en Chef de la rubrique Monde dans Pagina12. Directeur de http://medioextremo.com. Blog : http://santiagoodonnell.blogspot.com. Twiter : « @santiodonnell »

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Buenos Aires, le 8 octobre 2018

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