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3 octobre 2022

Biden saura-t-il quand s’arrêter ?

par Alastair Crooke*

 

Biden ose-t-il risquer l’escalade nucléaire pour maintenir l’équivalence idéologique ?

La réunion de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) à Samarkand a provoqué un séisme géo-économique - tout comme l’annonce ultérieure par le président Poutine d’une mobilisation partielle et de référendums dans quatre oblasts (provinces) d’Ukraine, qui aboutiront presque certainement à leur intégration éclair à la Russie.

Les répliques sont ressenties partout, mais particulièrement à Washington et à Bruxelles. Tous attendent de voir ce qui va se passer.

L’Occident a choisi de bondir sur l’opération très limitée de la Russie en Ukraine - la OMS (Opération Militaire Spéciale) - pour l’étiqueter : « une invasion de l’Ukraine », ce qu’elle n’était pas (pas plus que le soutien russe en Syrie ne constituait une invasion).

Car, comme son prototype syrien, la Opération Militaire Spéciale (OMS) a été conçue comme le soutien militaire russe minimum susceptible de provoquer et de catalyser un règlement négocié selon les lignes de Minsk II. La parfaite adéquation de l’(Opération Militaire Spéciale à l’« empreinte » russe en Syrie le montre clairement : elle visait à susciter un règlement politique, qui a failli se produire à Istanbul en mars, jusqu’à ce que la Grande-Bretagne et les États-Unis y mettent un terme.

On peut toutefois imaginer qu’en optant pour une posture aussi restrictive, le haut commandement russe n’a peut-être pas compté sur la volonté de Kiev de jeter autant de vies de ses soldats dans la défense de positions indéfendables, ni sur la facilité avec laquelle l’Occident jetterait de l’argent et des armes en faveur des forces de Kiev.

Ce n’était pas seulement l’argent et les armes : L’Occident a porté ses tromperies psychologiques à des sommets inouïs de fantasme. Il a inondé les médias d’histoires sur la lenteur des « invasions », affirmant que cela illustrait la faiblesse et l’échec de la Russie.

Tout cela représente un choix crucial et délibéré de l’optique par rapport à la stratégie réelle, qui a mis Washington dans une situation dangereuse aujourd’hui.

En d’autres termes, puisque la lenteur de l’offensive russe visait essentiellement à minimiser l’impact sur les vies et les infrastructures civiles - et aussi à donner aux parties beaucoup de temps pour parvenir à la conclusion que des négociations étaient nécessaires avant que les événements ne deviennent existentiels, pour l’une ou l’autre partie.

Malheureusement, la propagande qui inonde les médias a été si efficace - touchant les courants névralgiques et profondément stratifiés de la russophobie - que les dirigeants occidentaux sont devenus les otages de cette « mise en scène » artificielle d’une « Russie paniquée, chancelante et faible ».

C’est donc dans ce contexte défavorable que le Kremlin a finalement choisi d’incorporer à la Russie des parties culturellement russes de l’Ukraine.

C’est un pari. La force de la logique est claire : le conflit devrait alors soit cesser, la Russie s’engageant à défendre les territoires annexés en tant que « Mère Russie », ce qui changerait la donne et impliquerait la mise en place d’une force irrésistible contre Kiev, si celui-ci devait continuer à attaquer ces territoires. Ou bien, l’Occident doit poursuivre l’escalade.

Le pari de Poutine consiste donc à mettre fin au conflit, et donc à la menace d’un conflit nucléaire, ou bien à poursuivre la guerre (problématique) de l’OTAN contre la Russie, qui risque plus directement la guerre nucléaire : Le choix de l’équipe Biden.

Cependant, M. Biden - bien qu’il affirme qu’il n’a pas envie d’une guerre avec la Russie et qu’il ne la permettra pas - aime vanter l’idée que « notre démocratie » est menacée. Nous avons l’obligation, le devoir et la responsabilité de défendre, de préserver et de protéger « notre démocratie », dit-il.
http://www.elcorreo.eu.org/ecrire/?exec=article_edit&id_article=28716
Biden ne fait pas référence à la démocratie générique dans son ensemble, mais spécifiquement à l’hégémonie libéralo-élitiste des Etats-Unis d’Amérique (alias « notre démocratie »), et à sa prédilection pour les guerres perpétuelles à l’étranger sous la menace - pas seulement en Ukraine, mais à Samarkand où les géants eurasiens tels que la Chine, l’Inde, la Russie, le Pakistan et l’Iran intègrent leurs économies à de nouveaux niveaux et promettent de créer un système commercial et de communication rival (loin du dollar).

Dans un discours prononcé récemment à Philadelphie, M. Biden - qui s’exprimait dans un décor sinistre à l’Independence Hall - a étendu les menaces qui pèsent sur « notre démocratie » à l’étranger pour mettre en garde contre la menace d’une autre terreur, plus proche de chez nous - celle de « Donald Trump et des républicains MAGA » qui « représentent un extrémisme qui menace les fondements mêmes de notre république ».

Arta Moeini et le professeur Carment soutiennent que la politique étasunienne a fait un tour complet : De l’avertissement initial de Bush au monde extérieur selon lequel, dans la guerre contre le terrorisme, vous êtes soit « avec nous, soit contre nous », à Biden qui « arme le mythos de notre démocratie pour des gains partisans ».

Dans son ensemble, la rhétorique de Biden dépeint la guerre de son administration contre le spectre amorphe du « fascisme MAGA » à l’intérieur du pays et son objectif déclaré de vaincre militairement les autocraties à l’étranger comme les deux faces d’une même pièce.

Cette doctrine piège toutes les parties du spectre - en les enfermant dans de fausses équivalences : Si vous niez la politique étrangère interventionniste libérale de l’establishment (en Ukraine, par exemple), vous serez qualifié d’« extrémiste », voire de « traître », comme l’a été le Premier Ministre hongrois Viktor Orbán au Parlement européen, pour avoir pris le parti de la Russie dans les délibérations de l’UE. Ou bien, si vous défendez les libertés civiles et les droits de la défense des Etasuniens à l’égard des participants aux manifestations du 6 janvier, vous serez [encore une fois] taxé d’être de connivence avec Poutine.

Le problème est donc le suivant : l’administration Biden continue d’afficher des attitudes résolument belliqueuses en ce qui concerne le renversement de Poutine, la défense de Taiwan et l’endiguement de l’Iran, afin de sauver « notre démocratie ». Et elle utilise maintenant ce cadre existentiel pour attaquer ses adversaires politiques à l’intérieur de dans son pays et pour forcer les Etasuniens à soutenir son programme : « Une bataille pour l’âme » des États-Unis et le « défi de notre temps » (les autocraties).

Mais en les liant, s’il faisait marche arrière sur l’un d’eux, il saperait l’autre. Biden peut-il se permettre de voir la guerre en Ukraine se terminer dans des conditions favorables au président Poutine, sans que cela ne soit perçu comme une atteinte à sa guerre contre l’« autoritarisme » trumpien ? Biden est-il pris au piège de son propre jeu de langage « intelligent », qui reposait sur l’idée que Poutine perdrait en Ukraine ? Pourtant, ose-t-il risquer une escalade nucléaire pour maintenir l’équivalence idéologique ?

Moeini et Carment ont noté :

« Cette logique est maintenant devenue le principe de fonctionnement de ce que l’on pourrait appeler la doctrine Biden, qui devrait être dévoilée dans la prochaine Stratégie de Sécurité Nationale de l’administration. Selon cette doctrine, la lutte pour la démocratie est incessante, totalisante et globale. La neutralisation de la prétendue menace du fascisme à l’intérieur du pays, incarnée par MAGA et l’ancien président Trump, fait partie d’une lutte apocalyptique plus large pour défendre l’ordre international libéral à l’étranger ».

L’Occident et ses illusions sont profondément enracinés. Cela peut se terminer par une débâcle de la « doctrine » Biden.

Alastair Crooke* pour Al Mayadeen

Al Mayadeen. Beyrouth, le 2 octobre 2022.

*Alastair Crooke, diplomate britannique, fondateur et directeur du Conflicts Forum. Il a été une figure de premier plan dans le renseignement militaire britannique « Military Intelligence, section 6 (MI6) » et dans la diplomatie de l’Union européenne. Il a reçu le très distingué ordre de Saint-Michel et Saint-Georges (CMG), ordre de la chevalerie britannique fondé en 1818.

Traduit de l’anglais pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 3 octobre 2022

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