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19 septembre 2015

Amérique Latine : un rôle galvanisateur dans la dynamique contestataire de l’ordre mondial

par René Naba *

 

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Ernesto Che Guevara de La Serna, 48 ans après… In Memoriam



Amérique Latine, principal pourvoyeur des figures mythiques de la mystique révolutionnaire du monde contemporain

De Sitting Bull, à Pancho Villa, à Emiliano Zapata, à Simon Bolivar, au commandante Ernesto Che Guevara de La Serna, au sous commandante Marcos (Mexique), au président Jacobo Árbenz Guzmán (Guatemala), premier président de l’après 2ème Guerre mondiale à être destitué par l’armée US en 1954, à son lointain successeur Salvador Allende (Chili), qui connaîtra une fin tragique vingt ans plus tard, en 1973, à Fidel Castro (Cuba), Lula (Brésil), Hugo Chavez (Venezuela) et Evo Morales (Bolivie), le continent latino-américain est l’un des principaux pourvoyeurs des figures mythiques de la mystique révolutionnaire du monde contemporain.

La mythologie révolutionnaire ne constitue pas son legs exclusif à l’humanité. Ses combats contre les « conquistadors » espagnols d’abord, contre les « gringo s » nord américains ensuite, son rôle traditionnel de principal foyer de contestation dans la sphère de la civilisation occidentale, confèrent à l’hémisphère sud du continent américain une place de choix dans l’imaginaire collectif des peuples et un rôle galvanisateur dans la dynamique contestataire de l’ordre mondial.

Ce rôle est d’ailleurs amplifié par un incomparable positionnement géostratégique constitué par un bloc cimenté par une continuité territoriale et une homogénéité culturelle et linguistique de près de 500 millions de personnes répartis sur 20 pays, rarement égalé sur les autres continents, à la jonction de deux voies majeures des communications maritimes internationales (Océan Atlantique et Océan Pacifique), ainsi que par une langue de communication planétaire, la langue espagnole qui se classe en 4eme position au classement mondial linguistique, avec 600 millions de locuteurs, juste derrière le chinois, le hindi et l’anglais, devant l’arabe 300 millions (6me position) et loin devant le français (12me position) avec 200 millions de francophones.

Sa projection démographique aux États-Unis c’est-à-dire au cœur du principal centre de production des richesses et des valeurs de l’époque contemporaine, avec la présence d’une population hispanophone de près de 40 millions de personnes, équivalent à 12,5 pour cent de la population des États-Unis, accentue l’importance de ce déploiement dont l’importance va s’amplifier tout au long du XXI me siècle.

Dans cet hémisphère sud, point n’est question de guerre entre l’Islam et l’Occident ou de « choc des civilisations ». Les « Latinos » appartiennent à la sphère de la civilisation occidentale, mais, à contre-courant de leurs congénères, le 12 octobre 1492, ne marque pas pour eux, ou tout au moins pour leur écrasante majorité, la découverte du nouveau monde, tant célébré partout ailleurs en Europe et en Amérique du Nord, mais le début de près de six siècles de dépossession et d’asservissement. De combat aussi pour une réappropriation de la personnalité autochtone, fondement authentique de la personnalité américaine.
La théorie de la Libération

Au plus fort de la guerre froide soviéto-américaine (1945-1990), alors que la religion était instrumentalisée par les États-Unis comme arme de combat contre l’athéisme marxiste, notamment dans les pays arabes et musulmans, l’Amérique latine forgera un concept novateur « la théorie de libération » pour justifier au nom de cette même religion le combat contre l’hégémonie nord américaine.

Nullement anodine, l’expression renvoyait au christianisme des cavernes des premiers temps de la chrétienté, à l’époque où les disciples du Christ prônaient l’insurrection contre l’idolâtrie, le paganisme, la veulerie et la vilenie.

Que des prêtres aient pu prôner une « Théologie de la Libération » vingt siècles après l’avènement du Christianisme, sur l’une des terres d’élection de la chrétienté, l’Amérique Latine, donne la mesure des frustrations accumulées et des injustices infligées à travers le temps par les ravages d’un capitalisme effréné.
Mais ce mot d’ordre révolutionnaire, qui ne manque d’ambition ni pour ses auteurs, ni pour leur projet, va retentir dans le contexte exacerbé de la guerre froide soviéto-américaine, comme un mot d’ordre subversif pour les tenants de l’ordre établi, que cela soit au sein de la hiérarchie cléricale ou parmi les latifundiaires et leurs alliés les dirigeants des conglomérats américains de l’industrie agro-alimentaire « United Fruit », de l’industrie minière « Anaconda » ou des télécommunications IIT (International Telephone and Telegraph), qu’ils combattront comme tel.

L’affrontement tout au long de la deuxième moitié du XXme siècle sera sans répit, ni merci. Tous les grands pays seront en proie à la déstabilisation. Les dictatures militaires, souvent installées en sous-main par la CIA, la centrale américaine du renseignement, noieront dans le sang toute velléité revendicatrice.
Du Guatemala (1954), au Nicaragua (1980), en passant par le Brésil (1964), la Bolivie (1967), le Chili (1973), et l’Argentine, toutes passeront à la postérité pour leur macabre bilan.

Le plan Condor

Le plus élaboré des plans concertés de répression collective, Le plan Condor de sinistre mémoire, offre l’édifiant bilan suivant : De 1975 à 1983, de la chute de Saigon, bastion de la présence militaire américaine en Asie, au démantèlement du sanctuaire palestinien à Beyrouth, la vaste et impitoyable chasse aux opposants aux dictatures latino-américaines lancée sur l’ensemble du Cône sud à l’instigation du secrétaire d’état Henry Kissinger, avec la collaboration des dictateurs du Paraguay, Alfredo Stroessner, et du Chili, Augusto Pinochet., fera plusieurs dizaines de milliers de victimes dans six pays d’Amérique latine : Argentine (30.000), Bolivie (350), Brésil (288), Chili (3.000), Paraguay (2.000) et Uruguay (178).

La répression n’épargnera pas non plus le clergé catholique : à l’image de leurs émules politiques dont les figures emblématiques peuplent encore de nos jours l’imaginaire collectif universel, l’Amérique latine a aussi produit des figures mythiques dans l’ordre religieux, de véritables icônes modernes du continent, tels Camillo Torres, le prêtre colombien, -l’ami de l’Abbé Pierre, parrain des déshérités français-, l’animateur du « Frente Unido », qui demandera sa réduction à l’état laïc en 1964 pour s’engager dans la lutte armée et qui mourra les armes à la main, en 1966, à quarante ans, un âge sensiblement voisin de celui du Christ.

Une autre figure mythique du clergé militant a été Don Helder Camara, Archevêque de Recife, « l’évêque rouge » des bidonvilles et de la Banque de la Providence, animateur du mouvement « action justice et paix » et pourfendeur de la course aux armements ou encore le père Rutilo Grande, tué le 12 mars 1977 par un mystérieux escadron de la mort l’année de l’intronisation de son ami, Mgr Oscar Roméro, l’archevêque de San Salvador, qu’ils assassineront trois ans plus tard.
La chasse aux prêtres-guerilleros débordera même de dix ans la période du plan Condor tant la religion peut paraître corrosive aux yeux d’une population croyante.

Pour la période 1966-1992, le martyrologe chrétien est impressionnant : quatre évêques, 85 prêtres, 19 religieuses catholiques, 10 religieuses non prêtres, 9 pasteurs et 150 laïcs membres en vue du mouvement catholique et coopérants étrangers dans un cadre diocésain ont été tués en Amérique latine pour motif politique. A cette liste s’ajoute le guatémaltèque Juan Gerardi, tué en 1998. Ce bilan ne comptabilise toutefois pas les prêtres guérilleros tués au combat CamilloTorres (1966), Domingo Lain (1974) en Colombie et Gaspar Garcia Laviana (1978) au Nicaragua.

Plusieurs théologiens de renom ont été, par ailleurs, réduits au silence : Hans Kung (Suisse) Curran (États-Unis), Schillebeeck (Pays bas) et Pohier (France). Le destin singulier d’un de ses théologiens illustre de manière tragique le drame de l’Église latino-américaine : promis à une belle carrière Leonardo Boff, ce prêtre brésilien franciscain, professeur d’Université, élève du Cardinal Joseph Ratzinger, ancien préfet de la congrégation de la doctrine et de la foi, qui succédera au Pape Jean Paul II sous le nom de Benoît XVI, sera condamné à un « silence déférent » le 26 avril 1985, interdit de parole et d’écriture, une condamnation qui équivaut pour un théologien à une mort civile.

Stoïques dans l’adversité, mais en cohérence avec leur éthique de vie, ces théologiens et guérilleros auront fait la démonstration que la foi n’est pas incompatible avec la justice. Par leur exemple, ils auront aussi préservé le message chrétien d‘une « église des pauvres », déblayant le passage à leurs successeurs laïcs.

La génération de la relève : Hugo Chavez, Lula, Evo Morales

Alors que la mondialisation et la privatisation gangrène les esprits de ses bienfaits, la génération de la relève politique, notamment le bolivien Evo Morales, procéderont à leur tour,vingt ans plus tard, à une révolution dans l’ordre sémantique, remettant en vigueur la nationalisation des richesses nationales, un terme rayé du lexique politique depuis la fin de la guerre froide et le triomphe de la libre entreprise du capitalisme financier.

À la faveur des élections qui se sont déroulées à l’amorce du XXIème siècle, l’Amérique Latine offre désormais une alternative démocratique à l’ordre américain dans ses deux variantes :

  • la variante réformiste représentée par le brésilien Lulla soutenu par une survivante du régime dictatorial de Pinochet, la chilienne Michele Bachelet, la propre fille d’un des principaux collaborateurs de Salvador Allende.
  • la variante radicale, animée par les héritiers présomptifs du patriarche cubain Fidel Castro, Hugo Chavez (Venezuela) et Evo Morales (Bolivie).

La rivalité est vive entre les deux ailes du renouveau : Le Brésil, le plus important pays d’Amérique Latine avec une population de près de 250 millions d’habitants, soit autant que tous les pays arabes réunis, se veut le moteur du renouveau humaniste et démocratique du sous-continent.

Outre qu’il abrite le forum de Porto-Allegre, lieu de concertation annuel du mouvement altermondialiste qui se tient parallèlement au colloque de Davos, -qui réunit en février en Suisse des grands patrons des grandes entreprises occidentales-, le Brésil s’emploie avec l’aide de l’Inde et l’Afrique du sud (BIAS) à mettre sur pied une structure parallèle au forum des puissances industrielles de monde occidental (G7) en vue de peser au nom du tiers monde sur la scène internationale.

Le Venezuela vise, lui, à constituer un noyau militant au sein de l’OPEP, l’organisation des pays exportateurs de pétrole, par une alliance stratégique avec l’Iran Téhéran et Caracas ont d’ores et déjà conclu en juin 2006 une dizaine d’accord de partenariat d’une valeur de 9 milliards de dollars pour le financement de 125 projets et Washington soupçonne l’Iran de vouloir faire du Venezuela sa tête de pont commerciale en Amérique du sud. Le Venezuela devrait occuper en octobre 2006 le siège tournant attribué à l’Amérique Latine au Conseil de sécurité, une période marquée par les élections à mi-mandat aux États-Unis et les échéances diplomatiques relatives au nucléaire nord-coréen et iranien. Pour contourner le veto usaméricain, Hugo Chavez a veillé ses derniers temps a ménagé le géant brésilien. Il vient ainsi de rallier le Mercosur, se démarquant ainsi spectaculairement de son allié bolivien Evo Morales.

Le marché commun de l’Amérique du Sud, le MERCOSUR, regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. L’adhésion du Venezuela, huitième producteur et cinquième exportateur mondial de pétrole, fait du Mercosur un bloc commercial représentant désormais 75 % du produit intérieur brut sud-américain d’un marché de 250 millions de personnes.

Bête noire des États-Unis dont il veut contrecarrer le projet d’une zone de libre-échange à l’échelle continentale, Hugo Chavez a cherché à « politiser » ce groupement économique. Dans cette perspective, il a claqué la porte de la Communauté Andine des Nations (CAN), bloc commercial regroupant en outre la Bolivie, la Colombie, l’Équateur et le Pérou.

Le président Chavez reprochait à Bogota et Lima d’avoir conclu un accord de libre-échange avec Washington. Son ralliement au Mercosur portait le risque de fragiliser son allié idéologique Evo Morales, qu’il laissait ainsi isolé face aux états droitiers de Pérou et de la Colombie.

Au-delà des rivalités, des manœuvres diplomatiques et des luttes pour le leadership régional, force est de constater que l’Amérique latine, dans ses deux variantes réformiste et radicale, est partie pleinement prenante au débat pour la reconfiguration géo-économique de la planète à l’ombre de la mondialisation impulsée par la puissance américaine.

Portée par le virage à gauche de l’Amérique Latine, Cuba est sortie ainsi progressivement de son isolement malgré un blocus US de cinquante ans, le plus long de l’époque moderne, et la présence militaire américaine sur le sol de l’île à la base de Guantánamo, de sinistre réputation.

Sauf accident, qui a interrompu brutalement son mandat, le Lider Maximo, à 86 ans, le même âge que la Reine d’Angleterre mais au parcours sensiblement différent, l’un des plus célèbres rescapés politique de l’histoire contemporaine, a ainsi cédé sereinement le pouvoir en 2009 à l’occasion du cinquantenaire de la révolution cubaine.

Par un spectaculaire rétablissement, le doyen absolu des contestataires de l’ordre américain est désormais assuré d’avoir marqué l’histoire de son pays par une capacité de survie politique sans pareille, malgré toutes les opérations de déstabilisation de son puissant voisin. L’arrivée au pouvoir de la génération de la relève politique apparaît ainsi comme l’ultime camouflet infligé à l’hégémonie américaine par l’ancien barbudos de la Sierra Maestra, en dépit des erreurs et des excès de son régime.

La revanche de tous les suppliciés de la répression américaine de Che Guevara à Salvadore Allende à Camillo Torres.

Clin d’oeil de l’histoire, Cuba et l’Iran, tous deux absents de la Conférence de Bandoeng fondatrice du Mouvement des Non Alignés en 1955, le latino du fait du dictateur Fulgencio Batista, le chiite du fait de la dynastie impériale Pahlévi, ont signé en 2015 le retour par la grande porte sur la scène internationale du fait d’une cour assidu américaine ; indice irréfutable de leur volonté inoxydable dans leur combat contre l’impérialisme.

René Naba pour Madaniya

Madaniya. Paris, le 1er septembre 2015

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